La Voie de l'ange

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Najwa Nilufar est née à Budapest en 1983 de mère iranienne et de père inconnu, ou presque. De ce père, le seul artéfact lui ayant été transmis, est une dédicace adressée à sa mère, sur la page de garde du journal intime d'une jeune fille, publié posthumément.

Affectée par la lecture de ce journal interrompu, Najwa Nilufar en a poursuivi les écrits. En voici le premier volet.


Mercredi 2 août 1944

Chère K,

Aujourd'hui nous avons eu vent d'une inquiétante nouvelle. La Sicherheitsdienst* serait sur le point de faire une rafle dans notre quartier, et papa craint que nous soyons visés. Depuis ce matin, c'est la panique ici et ces messieurs discutent en comité. Fidèle à son habitude, Madame van Pels est hystérique et ne tient aucunement compte du moral des autres en exhalant ses lamentations.

Pour ma part, je me prépare au pire. Serait-ce notre dernière nuit à l'Annexe? Si nous sommes arrêtés, notre famille sera-t-elle séparée. Au dîner, l’ambiance était lourde. Peter n'a cessé de me dévisager d'un air fataliste. Malgré tout je me suis abstenue de monter le réconforter après le repas, réconfort dont j'aurais d'ailleurs moi-même bien besoin.

Anne

*ndlr. Police secrète hollandaise sous l'occupation allemande.


Jeudi 3 août 1944

Chère K,

Je ne peux te garantir que ce ne soit pas la dernière fois que je t'écrive, car la décision a été prise. Nous partons cette nuit. Je ne peux t'en dire plus. Papa nous a réunies, Margot, maman et moi, pour nous consulter en famille. Les van Pels et Pfeffer, eux, resteront, mais, nous, nous appuyons papa dans sa décision. Pour des raisons de sécurité et pour protéger les autres si nous sommes arrêtés pendant notre fuite, papa m'a demandé de ne pas emporter mes écrits. Je pense te confier à Miep qui, j'en suis sûre, te gardera précieusement.

Bien à toi, et je l'espère, à très bientôt,

Anne M.F.


Dimanche 6 août 1944

Chère K,

Comme prévu, nous avons quitté l'Annexe à l'aube vendredi matin. Maman nous a cousu à chacune des billets de cent dollars dans l'ourlet de nos jupes. Nous avons marché environ une heure jusqu'à Vondelpark, où Papa avait organisé un rendez-vous avec un contact de Kluger. Ce fut l'heure la plus longue de ma vie. Cette fois, nous ne portions pas notre étoile jaune car plus aucun juif n'est maintenant autorisé à demeurer aux Pays-Bas. Mon cœur courait si vite à l'idée de croiser une patrouille de police ou même de nous faire interpeller par un Hollandais suspicieux que je n'entendais aucun autre bruit que ses battements. Lorsque nous sommes finalement arrivés à l'orée du parc, personne ne nous attendait et je sentais que papa était aussi nerveux que moi, mais, lui, ne laissait rien transparaître de son anxiété.

Un homme sortit finalement du parc d'un pas nonchalant. Il était clair qu'à cette heure, ce ne pouvait qu'être que le contact de Kluger. Il nous dépassa en nous observant du coin de l'œil, puis il revint sur ses pas et interpella papa. Après une discussion qui dura quelques minutes, l'homme pointa le doigt vers deux bicyclettes posées à proximité, puis papa nous demanda à Margot et à moi de nous rapprocher. Il nous dit que nous devions nous séparer pour ne pas trop éveiller les soupçons. Deux jeunes filles seules à bicyclette, ce serait moins suspect qu'une famille tout entière.

Après une bonne heure de route, en suivant ses indications, nous nous sommes réfugiées dans la ferme du contact de Kluger et attendons maintenant l'arrivée de papa et maman depuis deux jours. Je souhaite de tout mon cœur que rien ne leur soit arrivé. Je m'en voudrais tellement de n'avoir pas plus ouvertement partagé mon amour pour eux ces dernières années. Nous nous sommes quittés si précipitamment sous la pression pour ne pas nous faire remarquer, que nous nous sommes à peine embrassés.

L'ayant pliée dans la poche de ma jupe où je garde toujours ma plume, j'ai omis d'inclure cette dernière feuille au paquet que j'ai confié à Miep. Heureusement, il me reste encore le verso car ici, il n'y a pas de papier.

Anne


Vendredi 11 août 1944

Voilà maintenant une semaine que nous attendons maman et papa. Margot pleure tous les soirs dans son lit. Aurions-nous dû demeurer dans le confort de l'Annexe, notre nid. Je rêve que tout ça ne soit qu'un cauchemar et que je rouvrirai les yeux pour me trouver blottie contre Peter. Puis je redescendrai dans ma chambre, sous le regard réprobateur de Madame van Pels, réveillant Pfeffer en faisant craquer le plancher.

Nos hôtes semblent incommodés par notre présence et par le mutisme de Kluger. Nous avons appris que les Allemands pratiquent des exécutions sommaires de civils pour contrer la rébellion. Bien que nous ayons assez d'argent dans nos ourlets, il nous est impossible d'échanger nos billets de cent dollars, car c'est chaque fois une somme beaucoup trop importante. Papa a gardé les florins avec lui, ne prévoyant pas que nous soyons séparés. Je pense à eux tout le temps. Chaque soir, je prie pour qu'ils cognent à la porte.

Anne


Dimanche 20 août 1944

Chère K,

Les nouvelles de l'extérieur n'en comportent aucune de maman et papa. Nous écoutons exclusivement Radio Orange*, car nos hôtes ne comprennent ni l'anglais ni l'allemand. Tout de même, les nouvelles du front semblent encourageantes et donnent du souffle à nos hôtes, en attendant l'arrivée de notre passeur.

Le soir venu, Margot et moi sommes confinées au grenier de la grange en bordure d'un petit boisé où une ancienne cave à légume a été transformée en cachette de fortune. Nos directives sont de sortir par la trappe arrière de la grange et de nous rendre à la cave avec toutes nos affaires au premier signal d'une visite suspecte. Pourvu que ça ne se produise pas en pleine nuit. Je crois que Margot sera plus courageuse que moi dans de telles circonstances. L'idée de traverser, seules, cette forêt puis de s'engouffrer dans une cave sans aucune lumière me hante chaque fois que l'on entend des voix ou des bruits de moteur s'approcher de la ferme.

Je te quitte abruptement car il me faut économiser mes mots, ou trouver du papier, car j'arrive bientôt au bout de ma de feuille.

Anne

*ndlr. Radio diffusant en néerlandais depuis Londres


Mercredi 30 août 1944

Nos hôtes nous ont appris que nous quitterions la ferme au cours des prochains jours, sans plus attendre l'arrivée de papa et maman. Ont-ils été capturés? Ont-ils été déportés vers les camps de Westerbock ou, pire vers les camps de la Pologne dont les nouvelles sont de plus en plus troublantes.

Margot, qui semble reprendre le moral malgré les circonstances, me donne de la force, car l'idée de traverser la Manche me terrifie. Je m'en veux maintenant de ne pas avoir appris à nager.


Samedi 2 septembre 1944

L'Engelandvaarder* devrait arriver ce matin. Je t'écris ces lignes ne sachant pas si elles et moi survivrons à la traversée. Radio Orange rapporte aujourd'hui que les Alliés ont repris Paris. Pourquoi pas Amsterdam? Pourquoi pas nous? Margot et moi prions tous les soirs pour papa et maman. Où qu'ils soient, je suis sûre qu'ils s'inquiètent pour nous et prient tout autant. Même en écrivant si petit dans les marges, je n'ai plus de place sur ma feuille. Bien à toi, Anne M.F.

*ndlr. Passeurs hollandais organisant des traversées clandestines de la Manche


Vendredi 9 septembre 1944

Hier, à notre arrivée à Londres, nous avons été accueillies par des fusées allemandes. Nous avions entendu parler des bombes incendiaires livrées par la Luftwaffe*, mais je ne croyais pas que le son de la guerre était aussi terrifiant.

Notre traversée a duré trois jours. Nous avons longé la côte néerlandaise de nuit et nous nous sommes même presque rendus jusqu'en Belgique. Flip, notre passeur, voulait se rendre jusqu'à l'estuaire de l'Escaut, mais la présence d'un Schnellboot** à l'horizon l'a poussé à dévier plus tôt vers le large. La traversée a été relativement calme, malgré que mon cœur se nouait au sommet de chaque vague. Avant même d'arriver à Southend-on-Sea, nous avons été interpellés par les garde-côtes de la marine britannique, fusils mitrailleurs pointés en notre direction. Pour la première fois de ma vie je levais les mains, et non en ayant un sentiment de terreur mais en suivant plutôt un élan providentiel et libérateur, comme pour crier victoire. Flip me regardait d'un air, inquiet, que mon ardeur ne confonde nos sauveteurs anglais qui pointaient toujours leurs cannons sur nous et qui ne parvenaient pas à entendre notre plaidoyer.

Arrivés à terre, nous avons été gardés deux jours en attendant qu'un agent hollandais attaché aux services de renseignements britanniques ne parvienne jusqu'à nous pour vérifier notre identité et nos dires. Je pense que les anglais se préoccupaient plus de Flip que de Margot et moi. Nous avons tous été libérés en même temps, et comme nous avions toujours les billets cousus dans nos ourlets, Margot et moi avons décidé d'en donner un à Flip, bien qu'il ne nous ait rien demandé. Il semblait surpris mais a quand même accepté notre offre. Je pense qu'il n'avait que quelques florins, qui n'ont de toute façon aucune valeur ici. Après des adieux émouvants sur le quai de la gare, Margot et moi avons pris le train pour Londres où, depuis notre arrivée, je n'ai eu d'autre choix que de mettre à l'épreuve mon anglais qui semble surprendre les citadins.

Demain, M. Stein, le contact de papa chez qui nous logeons, nous conduira dans une pension en périphérie de la ville en attendant l'arrivée de papa et maman.

Bien à toi,

Anne

*ndlr. Aviation allemande **ndlr. Vedette lance-torpille de la marine allemande


Mercredi 8 novembre 1944

Chère K,

Les pages du cahier tout neuf que m'a offert M. Stein restent blanches. Je me suis résignée à ne t'écrire que quand un souffle de vie me redonne espoir. Nous avons suivi les résultats des élections américaines sur Voice of America*, que nous écoutons maintenant aussi assidûment que Radio Orange, et il semblerait que le président Roosevelt soit le vainqueur. Je pense que cette nouvelle réjouira papa où qu'il se trouve. Je suis moi aussi heureuse que ce grand homme sera toujours président quand nous arriverons finalement en Amérique.

Nous habitons une petite pension dans le village de Harmondsworth, non loin d'une aérogare d'où jour et nuit décollent des bombardiers de la RAF**. Le matin, je marche jusqu'aux limites de la piste et dans leurs sillages, je m'amuse à compter ceux qui partent et ceux qui reviennent, priant que le compte soit bon. La nuit, le son des moteurs me réconforte. Les fusées V2 ne parviennent pas jusqu'ici. Margot prend des cours d'anglais à l'école du village pendant que je me confine à la bibliothèque dévorant les livres d'Agatha Christie, une romancière anglaise que je découvre.

Bien à toi,

Anne

*ndlr. Radio américaine diffusant sur ondes-courtes en Europe occupée **ndlr. Royal Air Force


Lundi 11 décembre 1944

Chère K,

Hier soir, Margot et moi avons ajouté une première flamme sur le ménora que nous avons dessiné à l'arrière de la porte de notre chambre. Il est si abstrait qu'il est impossible que quelqu'un puisse y reconnaître un chandelier. Nous avons passé une demi-heure en silence, les yeux hypnotisés par ce feu imaginaire. Je ne peux m’empêcher de penser que je ne verrai plus jamais maman et papa. Pourquoi l'histoire s'acharne-t-elle contre nous. Je repense à mon enfance joyeuse, à la générosité de papa envers tous, à maman, qui j'en suis sûre ne voulait que mon bien.

Je confie instinctivement à Margot le rôle de maman. Comme elle est l’aînée et qu'elle était de toute façon plus proche de maman, cette substitution nous convient à toutes les deux. Je crois d'ailleurs que je remplis un peu, pour elle, le vide laissé par papa, bien que cette tâche soit bien trop importante pour moi. Une chose est sûre, c'est que cet isolement nous a rapproché l'une de l'autre.

Bien à toi,

Anne


Mardi 19 décembre 1944

Chère K,

Hier, j'ai passé la journée à la bibliothèque du village à décortiquer le New York Times paru ce dimanche. L'encre était encore humide et me voilà de l'autre côté de l'Atlantique, à feuilleter ses pages au lendemain de sa publication. La bibliothécaire se rend quotidiennement à l'aérogare d'où arrivent plusieurs vols en provenance de New York et d'ailleurs en Amérique pour réclamer les journaux distribués aux passagers durant les vols.

J'y ai découpé la photo d'une jeune fille de mon âge montant un magnifique cheval pour la coller sur notre ménora. Notre chambre commence à ressembler de plus en plus à l'Annexe avec toutes ces photos de stars. Quand nous serons en Amérique, je me promets d'apprendre l'équitation, après avoir appris à nager bien sûr.

Bien à toi,

Anne


Lundi 25 décembre 1944

Chère K,

Margot et moi avons accepté l'invitation des autres pensionnaires de les accompagner à la messe de minuit. Même si ce n'était pas ma première visite dans une église, c'était la première fois que j'assistais à une messe protestante. Avant notre séjour à l'Annexe, je n'avais que rarement accompagné maman à la synagogue, papa ne s'y rendant lui même que très occasionnellement. Ici, je ne saurais dire si c'est la froideur anglaise ou le cérémonial chrétien, mais il y manquait la confusion qui règne généralement autour du rabbin.

Aujourd'hui, nous avons eu droit à un festin. Je ne comprends pas la mauvaise réputation que l'on attribue, en Europe continentale, à la cuisine anglaise. Depuis notre arrivée, bien que nous mangions souvent les mêmes légumes, les plats que nous prépare la cuisinière sont succulents.

Lorsque nous nous sommes agenouillées hier soir à l'église (un bonne dizaine de fois), j'ai quand même prié pour maman et papa.

Anne


Mardi 2 janvier 1945

Hier, nous avons encore eu droit à un festin pour célébrer la nouvelle année. Serait-ce bel et bien l'année de la fin de la guerre? Puis-je y croire? Puis-je me réjouir malgré l'absence de papa et maman?

Une dame vivant dans la ferme voisine devant laquelle je passe tous les jours est venue me porter une bicyclette dont sa fille ne se sert plus depuis son départ pour les usines de Liverpool. Elle me l'a offerte en me souhaitant un joyeux Noël. Il y a bien longtemps que je n'avais pas enjambé une bicyclette et jamais un modèle aussi grand. Je me suis tenue debout sans arrêt, aller-retour, jusqu'à la bibliothèque, car elle était fermée et ne rouvrira que demain. Bien que la route soit longue, elle l'est tout de même moins en roulant et surtout si comme moi, on prétend être une cavalière galopant à travers les champs. Le vent dans les cheveux, les yeux fermés, je peux librement être celle qui fut si longtemps réprimée, cette Anne à la fois extravertie et introvertie. Celle que tout le monde rabâche constamment et celle que personne n'a jamais su découvrir, sauf peut-être Peter, dans la pénombre de l'Annexe.

Je prie pour que cette année 1945 soit celle où le monde redeviendra paisible.

Bien à toi,

Anne


Samedi 7 janvier 1945

Chère K,

Hier soir, nous avons accueilli de nouveaux pensionnaires pour célébrer le retour des Rois Mages, une fête qui m'était encore inconnue. Il s'agit d'une famille expropriée de sa ferme par le gouvernement qui compte y construire une nouvelle piste d'atterrissage. Ils ont trois enfants, dont la plus vielle a sûrement mon âge, mais dont l'accent très prononcé rend toute conversation impossible entre nous. Je crois comprendre qu'ils ne resteront que quelques jours en attendant que les camions qui transportent leurs meubles dans une nouvelle ferme arrivent. La mère semble très gentille malgré sa situation difficile et nous a offert à Margot à et moi un petit gâteau aux fruits confits qu'elle a préparé elle-même. Elle a sûrement dû entendre dire que nous attendions toujours nos parents, car elle a dit le mot mommy, le seul que j'ai pu distinguer, d'une voie réconfortante en s'adressant à nous.

Je prie pour que les Rois Mages des chrétiens retrouvent la trace de papa et maman et les guident jusqu'à nous.

Bien à toi,

Anne


Mardi 30 janvier 1945

Chère K,

La jeune fille montant à cheval sur la photo de ma chambre se nomme Elizabeth Taylor. Je ne peux croire qu'elle n'ait que douze ans. Ai-je encore l'air si jeune ou le temps se serait-il arrêté pour moi à notre arrivée à l'Annexe? La bibliothécaire m'a encore permis de découper une page entière du New York Times de ce dimanche, où paraissait une publicité du film National Velvet où la jeune fille s'appuie la tête sur la joue du jeune homme. Je repense souvent à mon amitié particulière avec Peter, comme si nous étions des fleurs qui avaient éclos dans l'obscurité. Je ne crois pas que notre idylle eût survécu à la lumière du jour. Au vent, à la pluie, à la terre. Je ne regrette pas, tout de même, de lui avoir donné mes premières lueurs d'amour.

Bien à toi,

Anne


Mardi 6 février 1945

Monsieur Stein est venu hier, accompagné de l'un des ingénieurs responsables de la construction des nouvelles pistes d'atterrissage. Nous avons passé la soirée avec eux et il était agréable de pouvoir parler à nouveau l'allemand, quand les mots ne nous parviennent pas naturellement en anglais. L'ingénieur nous a même montré les plans des nouvelles pistes qui formeront un triangle pour permettre aux avions d'atterrir par tous vents sans risquer de rater la piste. Selon lui, bien que la guerre finira vraisemblablement très bientôt, l'ère de l'aviation civile est bel et bien entamée et nous aurons besoin de nouvelles aérogares modernes pour accueillir tous ces passagers une fois tous ces bombardiers convertis en avions civils.

Après que l'ingénieur soit monté dans sa chambre, monsieur Stein nous a tenu compagnie à Margot et à moi et nous a vanté les mérites de papa en affaires. Il nous a dit aussi que tout avait été prévu bien à l'avance et que, même si papa et maman ne parvenaient pas en Angleterre, nous pourrions nous rendre en Amérique.

Je prie et pense à eux sans arrêt.

Anne


Mercredi 14 février 1945

Malgré l'avance des Alliés partout en Europe, les nouvelles des Pays-Bas ne sont pas réjouissantes; la famine de cet hiver aurait causé des milliers de morts à Amsterdam et dans le reste du pays. Je pense à papa et maman mais aussi à Miep et à nos colocataires de l'Annexe.

Monsieur Stein nous a envoyé une lettre hier pour confirmer que nous passerons par La Havane avant de rejoindre Boston, les visas de transit que papa avait négociés ayant été acheminés à l'Ambassade cubaine de Londres avant notre départ pour l'Annexe. Je me sens coupable d'abandonner l'espoir de revoir papa et maman, mais nous devons continuer le chemin qu'ils ont tracé pour nous.

Bien à toi,

Anne


Mercredi 21 mars 1945

Chère K,

Aujourd'hui, en revenant de la bibliothèque, alors que je gambadais sur ma monture, un papillon s'est posé sur le dos de ma main. Il y est resté agrippé comme un compagnon de route bravant le vent et les cahots pendant près d'une minute puis s'est envolé. Étaient-ce là les premiers signes du printemps, de la vie qui renaît?

Bien à toi,

Anne


Dimanche 1er avril 1945

Margot et moi sommes à nouveau hébergées chez monsieur Stein à Londres qui est maintenant hors de portée des fusées. Nous attendons les visas de transit de l'Ambassade cubaine. Je me demande comment sera la vie en Amérique. J'aurais souhaité aller à New York ou, encore mieux, en Californie, mais notre oncle et sa famille vivent près de Boston.

Au moins, là-bas, je pourrai oublier cette guerre qui n'en finit plus de finir.


Dimanche 15 avril 1945

Un correspondant de la BBC qui accompagnait l'armée anglaise rapporte que des milliers de corps ont été retrouvés empilés dans des fosses à Bergen dans le nord de l'Allemagne. Le camp était abandonné par ses gardiens et les survivants n'avaient même plus la force d’accueillir leurs libérateurs. Margot et moi prions pour que papa et maman n'aient pas été capturés et déportés dans ce camp.


Mardi 1er mai 1945

Le capitaine du Galicia a annoncé ce soir la mort de Hitler. Bien que la majorité des passagers aient applaudi cette grande nouvelle, Margot et moi sommes restées silencieuses. Je pense à papa qui est resté derrière pour nous permettre de partir. Je pense à maman que j'aurais tant voulu serrer dans mes bras.

Le soleil se lève sur l'Atlantique. Nous voguons vers le Nouveau Monde.


Samedi 5 mai 1945

Chère K,

Nous sommes arrivées à La Havane hier soir sous une chaleur accablante. Le concierge de la pension où nous sommes logées rigole bien en me disant que juillet et août seront beaucoup plus chauds. La ville est belle avec sa promenade le long de la mer. Margot est de plus en plus silencieuse alors que je sens l'air humide et le son de la musique cubaine retentissant de chaque coin de rue m’enivrer et me redonner la joie de vivre.

Lundi, nous avons rendez-vous au centre de la congrégation hébraïque pour y rencontrer un contact de M. Stein.

Anne


Lundi 7 mai 1945

Nous sommes allées ce matin au centre hébraïque mais le contact de M. Stein ne s'est pas présenté comme il était prévu. Nous y retournerons demain. Avec un peu de chance, nous pourrons peut-être rencontrer le rabbin. Sinon, nous commençons à établir des repères dans cette ville très animée. Dans le quartier où nous logeons, c'est assez facile. Les rues numérotées sont croisées par d'autres rues suivant l'alphabet. Pas très imaginatif mais idéal pour nous. Je ne me souviens plus vraiment de Frankfort ni de notre arrivée à Amsterdam et quand nous avons débarqué en Angleterre, je n'ai pas ressenti que les codes étaient vraiment différents, mais ici, c'est un autre monde.


Jeudi 10 mai 1945

Malgré notre ignorance de l'espagnol, nous avons bien compris les titres des journaux qui circulent aujourd'hui dans les rues. La guerre est finie. Ce n'était qu'une question de jours mais cette nouvelle n'a pas sur nous l'effet attendu. Comme si elle arrivait trop tard.

Nous nous sommes présentées une troisième une fois cet après-midi au centre hébraïque mais l'homme qui nous a reçu ne semblait pas connaître Monsieur Stein et encore moins son contact ici à Cuba. Dans un anglais très approximatif, il nous a référées à l'ambassade américaine mais Margot pense qu'il vaut mieux demander conseil avant d'agir. Contrairement à elle qui semble exclusivement préoccupé par nos histoires de visa, je dois dire que je suis pour ma part émerveillée par cette bouffée de vie qui nous entoure. Jamais surtout je n'avais vu autant de gens grouiller dans les rues. Jamais je n'avais vu autant de noirs, j'imagine descendant d'esclaves africains. Contrairement à ceux que l'on voyait à Amsterdam, ici, ils ne semblent pas si serviles, quoique l'on note une nette différence de moyens avec leurs concitoyens d'origine espagnole.


Mardi 15 mai 1945

Après une semaines sans nouvelles de Monsieur Stein et sans moyen de communiquer avec notre oncle, j'ai convaincu Margot que s'il était peut-être risqué de nous précipiter à l'ambassade des États-Unis, nous pourrions au moins demander assistance à ce qui semble être une œuvre de charité tout près de notre pension. St. Mary's Catholic Mission. Nous pourrons au moins exposer nos problèmes à des gens qui nous comprendront. Margot, toujours aussi hésitante, à quand même accepté l'idée mais nous n'irons que demain matin. Pourquoi faire aujourd'hui ce que l'on peu très bien faire demain! J'ai l'impression que nous prenons peu à peu le rythme du pays. Mañana.


Mercredi 16 mai 1945

Nous avons rencontré sœur Carmela, qui est américaine malgré son nom espagnol et elle a proposé de communiquer avec sa congrégation basée dans une ville au nom évocateur de Philadelphie, pas très loin de New York mais un peu plus de Boston, où d'ailleurs vivent une majorité de catholiques, nous a-t-elle mentionné sans évidemment se douter de notre foie. Elle dit que chaque année, des dizaines d'émigrants cubains sont invités via les différentes congrégations américaines œuvrant sur l'île et qu'elle ne voit pas pourquoi notre situation pourrait poser problème. Margot semble être un peu moins anxieuse maintenant que les choses semblent bouger.


Mardi 5 juin 1945

Nous logeons depuis hier dans la mission St. Mary et nous avons chacune notre propre chambre. La mienne donne sur l'Avenue Paseo, jonchée de grands arbres qui procurent une ombre bien appréciée. Je n'ai jamais eu de chambre pour moi toute seule.

Ni à la maison, ni à l'Annexe, ni en Angleterre. Quel luxe. Plusieurs des membres de la congrégation ont été appelés sur le front pacifique où la guerre fait toujours rage et la mission est maintenant à moitié vide. Sœur Carmela a convenu avec sa supérieure que nous restions jusqu'à ce que nos visas soient émis. Évidemment nous avons proposé notre aide pour l'entretien, la cuisine ou même les œuvres de charité mais sœur Carmela a insisté pour que nous nous sentions comme des invitées. Elle dit que le dispensaire, qui était leur principale mission, est maintenant fermé et que les autres œuvres sont basées dans d'autres régions du pays. Si je n'avais jamais vu autant de noirs dans les rues, je n'aurais jamais vu autant de crucifix dans une maison. Soit. C'est quand même la grande vie.


Dimanche 24 juin 1945

Finalement une lettre de notre oncle qui a été rejoint par les collègues de sœur Carmela a Boston. La bonne nouvelle c'est que lui, notre tante et nos cousins se portent bien. La mauvaise, c'est qu'ils n'ont toujours pas de nouvelles de papa et maman. Le système de listes émises par la Croix Rouge est constamment mis-à-jour et ils nous dit de garder espoir, qu'il à entendu parler de tant de familles qui se sont retrouvées. Il dit aussi qu'il va entamer des démarches en notre nom auprès du gouvernement américain mais que pour le moment, il y a toujours des quotas sur le nombre de réfugiés accueillis aux États-Unis.


Vendredi 17 août 1945

Je suis triste. Sœur Carmela doit nous quitter dès lundi matin. Elle a été appelée à se rendre au Japon pour diriger un dispensaire pour les grands brulés. Elle nous a raconté que les deux grosses bombes qui ont été larguées sur le Japon, et qui auraient précipité la capitulation auraient fait des dizaines milliers de morts et tout autant de blessés. La situation serait si grave que la moitié la congrégation est maintenant appelée à se rendre au Japon. Si je le pouvais, je partirais avec elle pour soigner tous ces gens.


Mardi 4 septembre 1945

Hier, c'était notre premier jour au American Catholic College. Depuis le départ de sœur Carmela, nous sentions que la sœur supérieure n'était pas très à l'aise de nous garder à la mission St. Mary et comme l'obtention de nos visas semblait incertaine avant quelques mois, elle nous a inscrite à cette école pour le trimestre d'automne. Les professeurs ainsi que la plupart des élèves sont américains, mais il y a aussi je crois quelques cubaines. Margot et moi sommes les seules européennes. Notre professeur d'anglais semblait d'ailleurs impressionné par notre connaissance de la langue.


Samedi 10 novembre 1945

Je suis peut-être la fille d'un banquier mais en mathématiques, je ne comprends plus rien. J'avais complété l'étude des manuels des trois premières années de collège avec papa, mais c'est comme si cette dernière année à vagabonder m'aura fait tout oublier. L'algèbre ça passe encore, mais l'arithmétique, là, je ne suis plus du tout. Au moins, je me rattrape dans les autres matières comme la géographie et l'histoire.

Après-demain, ce sera congé, car c'est le jour de l'armistice. Hier, justement, une dame est venue parler de la guerre en cours d'histoire. C'est une journaliste qui a travaillé en Angleterre pendant que nous y étions et quand elle a entendu mon accent, elle a cru que j'étais anglaise. Je lui ai répondu que j'avais séjourné la dernière année près de Londres avec ma sœur mais que nous étions hollandaises. Je n'ai dis a aucune de mes nouvelles camarades que j'étais allemande; ici, les gens ne font pas la différences entre Allemand, Juif et Nazi.


Mercredi 14 novembre 1945

Cette école est vraiment nulle. Il y a d'abord la discipline à laquelle je n'étais plus habituée. Les surveillants, oui c'est bien ainsi qu'on les appellent, n'ont pas l'air de saisir que nous ne sommes pas des enfants, quoique la plupart de mes camarades soient un peu toutes des petites filles gâtées. Elles se retrouvent dans les toilettes pour commérer et en ressortent en ricanant. Je reste souvent seule pendant la journée et suis toujours impatiente de retrouver Margot à la récréation et le soir venu. Coté mathématiques, ma matière grise s'y remoule peu à peu.


Samedi 17 novembre 1945

Nous avons croisé Miss Mary aujourd'hui à El Encanto. C'est la journaliste qui était venue au collège la semaine dernière pour nous parler de la guerre. Elle nous a invitées Margot et moi a manger une glace sur la terrasse de l'Hotel Ingleterra. Nous avons pris l'habitude de traîner dans les magasins de mode du centre-ville le samedi après-midi pour admirer les robes, comme celles que portent les actrices. Miss Mary, qui a elle-même l'élégance et la blondeur d'une star, nous a raconté plein d'anecdotes sur le débarquement et comment elle et son mari, qui est journaliste lui aussi, étaient tenus au courant des opérations bien avant qu'elles ne se déroulent. Elle nous a questionnées sur nos parents et sur notre arrivée en Angleterre, mais et Margot et moi sommes comme d'habitude restées vagues à ce sujet. Je sens qu'elle se doute bien que nous ne soyons pas catholiques, mais elle n'a pas osé nous demander directement si nous étions juives, come si cette question était taboue.


Vendredi 23 novembre 1945

Hier, nous sommes allées chez Miss Mary, une maison pleine de livres et presque autant de chats, pour Thanksgiving. C'est une tradition américaine célébrant la fin des moissons. Ils avaient préparé une immense dinde, une première pour Margot et moi. Miss Mary nous avait invitées pour qu'on joue avec les deux garçons de son mari qui sont en vacances ici. J'ai cru comprendre qu'elle n'est pas la mère des enfants. Elle pensait peut-être que deux jeunes Hollandaises ayant à peu près le même âge qu'eux feraient l'affaire pour les occuper et les stimuler durant leur séjour, mais elle n'avait pas prévu qu'un écart de deux ans était dans ce cas incommensurable. Surtout quand les filles sont les aînées et que les garçons sont immatures. Ils n'ont cessé de se chamailler comme des enfants de six ans et le plus jeune s'amusait même à brûler des fourmis avec une loupe pour nous impressionner. Leur père, lui, ne semblait pas préoccupé par ce jeu cruel et s'est retiré dans son bureau sans même les réprimander.


Lundi 26 novembre 1945

Nous sommes retournées chez Miss Mary dimanche. Gregory, celui qui brûlait les fourmis, nous a donné un strip-tease en retirant les dessous empruntés à Miss Mary, qui lui allaient d'ailleurs à ravir. Nous nous sommes bien amusé avec eux. Patrick, le plus vieux, qui a un an de plus que moi et un de moins que Margot, est plus discret, ce qui semble convenir à Margot. Il parait que leur papa est écrivain et non seulement journaliste comme Miss Mary. Greg et Pat ne semblent pas tellement l'apprécier d'ailleurs, ce qui me gêne un peu. Greg m'a confié qu'elle a volé son papa à sa maman, qui vit avec eux en Amérique. Il dit aussi qu'elle se fait passer pour sa femme mais qu'ils ne sont pas mariés.


Vendredi 30 novembre 1945

Greg et Pat repartent dimanche et nous avons convenu de nous retrouver demain dans le parc au coin de l'avenue Galiano et de la rue San Raphael dans le centre-ville.

Voilà presque trois mois que j'ai repris l'école et je comprends maintenant à quel point le contact avec d'autres filles de mon âge m'a manqué toutes ces années. Je me suis maintenant fait quelques copines dont Kirtika, qui elle aussi est nouvelle. Elle et ses parents viennent de Ceylan, une petite île au sud de l'Inde. Comme nous, eux aussi attendent un visa pour les États-Unis.


Dimanche 2 décembre 1945

Pat, Margot, Greg et moi formons un quatuor du tonnerre. Nous avons traîné sur San Raphael en léchant de délicieuses glaces au parfum de pistache offertes par Pat. Les yeux des vendeuses étaient plus ronds que nos boules vertes quand nous déambulions entre les rayons du Ten Cent en essayant tout ce qu'on voyait. Nous nous sommes finalement fait expulser quand Greg s'est plaqué un soutien-gorge sur le torse en y laissant dégouliner sa glace. Je ne pense pas y retourner de si tôt. De toute façon, Margot et moi préférons El Encanto, où les robes sont beaucoup plus élégantes.

C'est frappant comme les garçons américains sont différents de ceux que j'ai connus dans mon enfance. Ils ont un côté espiègle, sans retenue, qui provoque mais me plait assez, dois-je avouer. Ce qui me frappe, c'est la défiance qu'ils montrent à l'égard de l'autorité. Quand les gardiens de sécurité du magasin nous accompagnaient vers la sortie, Pat et Greg continuaient leurs sottises pour tenter de nous faire rire Margot et moi. Malgré une certaine gêne devant ces hommes cubains, qui ne voulaient évidemment pas malmener de jeunes américains, je ne pouvais m’empêcher de pouffer de rire.

Après ces aventures, nous sommes allés au cinéma Faust voir un film américain dont l'actrice principale avait un fort accent allemand, ou du moins d'Europe du nord. Greg et Pat ont voulu nous impressionner en nous racontant qu'ils la connaissaient et qu'elle avait tenu le rôle principal dans un autre film tiré d'un roman de leur père, ce dont Margot et moi doutons un peu. Je crois que l'imagination de Greg est aussi fertile que celle du meurtrier dans ce film. D'ailleurs, c'est une scène de rêve qui m'a le plus marquée. Je fais souvent un rêve similaire, où je suis pourchassée par une ombre; je me réveille toujours juste avant qu'elle ne me rejoigne.

Nous avons ensuite traîné sur le Malecon jusqu'à ce que qu'il nous faille rentrer au pensionnat pour le dîner. Je crois que Margot est amoureuse de Pat, mais je doute que ce soit réciproque. Il préfère surement les grandes blondes comme l'actrice du film.


Jeudi 13 décembre 1945

Nous avons reçu une lettre de notre oncle nous informant qu'il y aurait une place pour Margot dans une Finishing School* près de Boston. Il écrit que ce college qui offre un programme d'un an, serait prêt à l'accepter dès janvier et que cette formule réglerait, temporairement du moins, la question du visa. Par contre, je devrais moi attendre jusqu'en septembre prochain car il faut avoir plus de dix-sept ans à la rentrée. Nous en avons discuté longuement et malgré les hésitations de Margot, je lui ai dit que je pouvais très bien terminer l'année ici et aller la rejoindre après. Selon les informations que mon oncle a obtenues du collège, je serais éligible à un visa d'études dès le mois d'août. J'ai dit à Margot de ne pas s'inquiéter car de janvier à août, ça ne ferait sept mois. Sept mois... c'est toute de même un peu long. Nous ne nous sommes jamais séparées plus de quelques heures depuis notre départ de l'Annexe et quand j'y pense, même là bas, nous étions tous les jours ensemble.

*ndlr. Établissement post-secondaire pour filles où l'on enseigne les bonnes manières.


Vendredi 29 décembre 1945

Margot à obtenu son visa d'études aujourd'hui et elle pourrait embarquer dès demain matin pour New York, qui n'est qu'à quelques heures de car de Boston. En prévision de ce possible départ, nous nous sommes rendues à la National City Bank où nous avions déposé nos dollars à notre arrivée, pour qu'elle en retire sa moitié. Devant l'éventualité que Margot voyage seule avec une telle somme, le directeur de la banque nous a informé que nous pourrions acheminer l'argent directement à la succursale de New York par un nouveau système de communication, le Télex. Il s'agit en fait d'une machine à écrire branchée au téléphone. Je ne comprends pas comment de l'argent pourra voyager par fils.

Elle n'a donc retiré que la somme nécessaire couvrant les frais du voyage et il ne nous n'aurons alors pas besoin de découdre puis de recoudre les ourlets pour y cacher les billets. Nous avons ensuite préparé sa valise, qui est d'ailleurs la seule que nous possédions et qui même une fois remplie de toutes les affaires que Margot a accumulées depuis notre séjour en Angleterre, n'est qu'à moitié pleine.

Toute cette effervescence me fait oublier à quel point l'idée de notre imminente séparation m'angoisse. Seules au monde, nous sommes devenues si liées depuis notre départ de l'Annexe, que j'ai peine à imaginer l'ampleur de nos solitudes respectives quand nous serons éloignées l'une de l'autre.


Mercredi 31 janvier 1946

Je commençais à peine à m'habituer à l'absence de Margot, tout en comptant les jours d'ici nos retrouvailles, que je vais devoir me faire à l'idée d'une nouvelle séparation. La directrice nous a appris ce matin que la famille de Kirtika avait été expulsée de Cuba et qu'elle ne reviendrait donc plus au collège. J'imagine qu'ils n'avaient pas encore reçu leurs visas américains et qu'ils seront ainsi forcés de retourner d'où ils viennent. Son absence des derniers jours m'avait fait réaliser à quel point nous étions devenue proches.


Samedi 16 février 1946

C'est aujourd'hui le vingtième anniversaire de Margot. Ma famille me manque terriblement.


Jeudi 28 février 1946

J'ai reçu aujourd'hui un faire-part nous invitant, Margot et moi, au mariage de Miss Mary. Je vais évidemment répondre immédiatement pour accepter l'invitation et annoncer qu'étant déjà partie, Margot ne pourra malheureusement pas assister à la cérémonie. Je croyais que Miss Mary avait été un peu refroidie par les liens que nous avions développés avec Pat et Greg juste avant leur départ, mais j'imagine que maintenant qu'elle deviendra officiellement leur belle-mère, la relation avec ses beaux fils s'améliorera, et du coup je n'aurais plus à me sentir tiraillée.

L'important, c'est que je trouve une robe et des chaussures convenables pour la cérémonie. Je pourrais acheter une de ces robes colorées en vitrine sur l'avenue Galiano. J'imagine que Miss Mary portera une robe moderne. Elle ne se mariera tout de même pas en pantalons!


Vendredi 15 mars 1946

Quelle fête et surtout quelle nouvelle. Miss Mary m'a prise pour confidente et m'a demandé de ne divulguer ce grand secret à personne. Alors, évidemment je ne peux t'en parler, mais je te donne un indice si tu promets, ma chère K, de n'en parler à personne, où plutôt devrais-je dire, de ne le révéler à aucun regard indiscret jusqu'à ce que la nouvelle soit officielle.

Voici l'indice: Vous n'avez qu'à y ajouter que du lait, et ça pousse tout seul.

La réception était très gaie et je ne me suis pas ennuyée même si je ne connaissais personne. Miss Mary, elle, portait une robe verte garnie d'un magnifique corsage de fleur et moi, je croyais détoner avec ma robe bleue à pois blanc, mais je reconnais qu'elle m'allait à ravir.


Jeudi 25 avril 1946

Miss Mary fera une excellente maman. Voilà, le secret, que tu avais évidemment deviné, toi qui fini toujours par tout savoir, peut maintenant être révélé au grand jour. Son bébé est attendu à la mi-octobre. Aussi, Mary, sans Miss, a insisté pour que j'arrête de m'adresser à elle si formellement, maintenant que nous étions copines.

Nous sommes allées lui choisir une robe cet après-midi, car elle prétend être devenue énorme, malgré qu'il faille avoir un œil d'expert, pour deviner qu'un bébé mûrisse dans une taille si fine. Nous avons du faire au moins cinq boutiques avant de trouver un modèle qui lui convenait. Elle m'a aussi offert une jolie chaine en argent, et je lui ai dit, à son grand étonnement que je préférais ne pas y accrocher de pendentif. On me proposait soit une croix, soit un cœur, soit un petit coffret circulaire dans lequel on insère les photographies de ses enfants. Je ne suis ni chrétienne, ni amoureuse, ni maman. Mary me gâte comme si j'étais sa fille, où plutôt, sa petite sœur.


Vendredi 3 mai 1946

Aujourd'hui, cela fait un an que je suis arrivée à Cuba. Mary me pousse à rester ici et dit que je pourrais m'inscrire au lycée ici à La Havane. Elle me dit que je ne suis pas faite pour la Finishing School qui selon elle, est une voie rapide pour inculquer des valeurs bourgeoises dans l'esprit des jeunes filles avant de les propulser sur le marché du mariage. Quelle expression! Alors que je pensais que Mary vivrait dorénavant dans l'ombre de son nouveau mari, je dénote maintenant toute sa fougue militante. Une vraie suffragette. Elle me dit aussi que je pourrais plus tard être acceptée dans n'importe quelle université aux États-Unis, comme l'université Harvard près de Boston qui aurait une très bonne réputation et où depuis cette année, les femmes sont acceptées même en médecine. Apparemment le président Roosevelt et l'inventeur de la bombe atomique l'auraient tous deux fréquentée. Je n'aspire tout de même pas à de tels destins mais surtout, l'idée de ne rejoindre Margot que dans deux ans me bouleverse.


Mardi 4 juin 1946

Voilà, je suis acceptée au lycée. J'ai du passer une entrevue en espagnol et je m'en suis étonnement bien sortie. Mary, qui est repartie la semaine dernière aux États-Unis pour éviter les grandes chaleurs qui sévissent en été à La Havane, avait fini par me convaincre de m'inscrire. Je ne me suis évidemment pas faite de nouvelles copines, n'ayant passé que quelques heures au lycée pour l'entrevue et l'examen, mais j'ai le sentiment que l'ambiance me conviendra. Ce sera quand même nouveau de partager la classe avec des garçons.

Il me faut maintenant avertir Margot et surtout mon oncle pour qu'il annule mon inscription à la Finishing School. Ils vont être déçus et surtout, ils ne comprendront pas ma décision de ne pas les rejoindre tout de suite.


Mercredi 12 juin 1946

Dix-sept ans. C'est bien la première fois que je célèbre seule mon anniversaire. En fait, seule avec toi, devrais-je préciser. Il y a exactement cinq ans, quand je commençais à t'écrire, je ne croyais pas que la vie me conduirait si loin de chez moi, si loin des miens, et qu'un jour, nous nous retrouvions seules, face au destin.

J'aime bien ma nouvelle chambre, bien que le quartier que j'habite depuis mon départ du collège, soit un peu loin du centre. D'ici je pourrais par contre me rendre à pied jusqu'au lycée et même, dès son retour, à la maison de Mary. Une chose est sûre, c'est que dans ce quartier, tout se passe en espagnol. À la fin de l'été, je serais donc fin prête pour le lycée.


Lundi 22 juillet 1946

J'ai reçu une longue et très touchante lettre de Margot m'implorant de la rejoindre aux États-Unis. Elle s'inquiète de me savoir seule ici loin des miens, loin d'elle mais elle ne comprend pas que cet isolement me permet de découvrir des voies que jusqu'ici j'ignorais. J'ai peur qu'elle n'interprète le report de mon arrivée à Boston comme un désaveu.


Dimanche 28 juillet 1946

Encore plus d'un mois avant le début des classes. Ai-je pris la bonne décision? Suis-je vraiment le type de femme qui, comme Mary, s'acharne à défaire les codes établis depuis des siècles, depuis toujours? La vie serait si facile si plutôt, comme Margot, j'empruntais le chemin tracé par et pour ces femmes aux destins sans heurts, mais sûrement heureux. Il me faudrait trouver cet homme qui me guiderait vers le chemin du bonheur. Pourtant, les garçons que j'apprécie sont ceux qui comme Greg ont d'insurmontables failles qui rendraient impossibles, ces parcours archétypes.


Jeudi 1er août 1946

Depuis le début de la semaine, le petit voisin a pris l'habitude de m'escorter quotidiennement jusqu'en ville. Il n'a que quatorze ans mais il prétend qu'il vaille mieux que je sois accompagnée car ici, ce ne serait apparemment pas comme chez moi, dit-il. Décidément j'attire les jeunes garçons et ce n'est pas ainsi que je vais trouver le mari sérieux qui va s'occuper de moi. Après la sieste, que je pratique assidûment comme une authentique caribéenne, il m'attend à ma porte de chez moi et nous remontons ensembles le boulevard Infanta jusqu'à Centro Havana, puis bifurquons soit vers l'Est pour nous rendre vers les boutiques du centre ville, où je fais du lèche-vitrine, soit vers l'Ouest pour aller musarder sur la Rampa où il y a toujours de l'action. Le soir venu, nous rentrons à Lawton en prenant le bus depuis la gare. Comme ses parents sont d'authentiques espagnols, il a un accent un peu moins prononcé que les Habaneros de souche. Il dit que nous pourrions aller à la plage ce dimanche. Je ne lui ai pas dit que je ne savais pas nager et qu'il était exclu que je me baigne dans la mer.


Lundi 5 août 1946

Nous sommes allés à la plage hier et nous avons tellement couru sur le sable que j'ai attrapé le pire coup de soleil de ma vie. Si maman avait été là, elle qui insistait toujours pour que je me couvre au moindre rayon qui pointait, elle aurait été furieuse. J'ai les épaules, les mollets et la plante de pieds rouge écarlate. Camilo, qui s'est même baigné en se lançant torse nu dans les vagues n'a, lui, aucune marques. Il est si maigrichon qu'il n'y a là que bien peu de surface à bruler. Tout de même, j'aimerais tellement avoir la peau moins sensible et pouvoir sentir le sable, le soleil et la mer me caresser le corps.


Dimanche 11 août 1946

Je crois qu'il va me falloir renoncer à mes promenades avec Camilo. Nous sommes retournés à la plage aujourd'hui et comme je ne voulais pas rôtir encore une fois au soleil, nous nous y sommes rendus en fin d'après midi. Nous avons d'ailleurs assisté à un merveilleux coucher de soleil, mais une fois la nuit tombée, et elle tombe comme une pierre à ces latitudes, ai-je appris en cours de géographie, Camilo qui me tenait déjà par la main, m'a plaquée contre un palmier pour m'embrasser. Sur le coup, j'ai été si surprise que je n'ai pas su comment réagir, mais quand sa main baladeuse et un peu maladroite s'est mise à tailler mon ventre, je l'ai repoussée et j'ai continué à marcher comme si rien ne s'était passé. Je l'apprécie bien, mais sans vouloir aller plus loin. Il n'a que quatorze ans après tout.

Dans le car qui nous reconduisait en ville, nous n'avons presque pas parlé. Je pense qu'il est un peu gêné de son geste et de ma réaction. S'il avait eu mon âge, ou même seize ans, ç'aurait peut-être été différent, mais avec trois ans d'écart, c'est presque indécent. Il est encore plus jeune que Greg.


Mardi 13 août 1946

Il ne reste plus que trois semaines avant le début des classes et il me faut absolument améliorer ma maitrise de l'espagnol. Je vais me plonger dans l'étude des manuels qu'ils m'ont prêtés par le lycée. Je n'ai plus croisé Camilo depuis dimanche. Avec toute la lecture qu'il me reste à abattre, c'est peut-être mieux ainsi.


Mercredi 11 septembre 1946

Contrairement à ce qui était le cas au collège, où tout d'abord il n'y avait que des filles, toutes provenant de familles plus ou moins comparables, comme c'était d'ailleurs aussi le cas à l'école Montessori et à l'école juive d'Amsterdam, ici au lycée, on trouve de tout. D'abord des garçons et des filles, puis des noirs et des blancs et enfin des riches et des plus ou moins pauvres. Aussi, nous changeons de classe à chaque heure. Les pupitres n'ont pas tiroirs et nous nous rendons à nos casiers personnels entre chaque matières pour y échanger nos manuels et cahiers. Aujourd'hui, nous avons eu Latin, une langue morte, qui est à la base de l'espagnol, mais aussi de l'italien et du français. Pour ma part, je la trouve très vivante.


Vendredi 20 septembre 1946

Ne plus avoir de mathématiques rend l'école bien moins aliénante. Maintenant, je suis plongée dans les déclinaisons latines, une matière qui malgré sa complexité, convient à mon caractère. En cours de philosophie, notre première lecture sera la Critique de la raison pure d'Emmanuel Kant et notre professeur, Monsieur Dario, m'a autorisé et même suggéré, si je parvenais à me la procurer, d'en lire la version originale. Sinon, j'ai quand même un sérieux retard à rattraper en cours d'espagnol. Après trois semaines, j'ai fait la connaissance de quelques élèves avec qui je partage le déjeuner, mais pas encore de vrai copines ou de copains. De toute façons, j'ai tellement de matière à assimiler que je n'aurais pas vraiment de temps à leur consacrer.


Mardi 22 octobre 1946

Le comité de rédaction de Libertad, le journal étudiant du lycée publié tous les deux jeudis, m'a proposé de publier une courte nouvelle dans l'édition du sept novembre prochain. Simona qui est proche d'un des fondateurs du journal, occupe le pupitre voisin du mien en cours d'espagnol et elle s'est offerte, à la demande du professeur, de m'aider à réviser mes travaux avant de les remettre. Ayant lu mon premier essai intitulé La promenade à bicyclette, bourré de fautes d'ailleurs, où une famille se rend à Vondelpark pour un déjeuner dans l'herbe, Simona m'a persuadée de développer ce texte pour qu'elle le présente au comité et avant que j'eu même le temps de relire quoi que ce soit, j'ai reçu la nouvelle de son acceptation. Je ne sais pas s'ils manquent de contenu ou que Simona exerce une influence extraordinaire sur ses compagnons mais une chose est sûre, je suis très anxieuse d'entendre les commentaires de mes camarades et d'autres que je ne connais pas encore, sur mes compétences littéraires.


Dimanche 27 octobre 1946

Il faut que je remette le texte de mille mots demain et je ne parviens pas à trouver une fin. Dans la version que Simona avait lue, l'après-midi et le récit se terminaient quand les parents apercevaient au loin les silhouettes de leurs deux filles qui revenaient d'une excursions aux toilettes du Blauwe Theehuis*. Le temps pour les parents comme pour les filles s'était arrêté pendant leur séparation. Pour les uns, l'attente avait été remplie d'inquiétude, ayant laissé pour la première fois leurs deux jeunes enfants sans supervision. Pour les autres, une course sans fin autour de la terrasse circulaire de l'édifice moderne leur avait fait oublier leurs parents et même leur besoin de pipi. J'ai tenté d'ajouter la réprimande de la mère inquiète, le retour paisible vers la maison, l'orage qui les surprit, suivi d'une course à l'abris des arbres... et je ne sais pas comment m'en sortir. En plus, je pense en hollandais, j'écris en anglais et puis je traduis en espagnol. Difficile de garder de la spontanéité.

*ndlr. “Salon de thé bleu” situé dans le parc Vondel à Amsterdam.


Jeudi 7 novembre 1946

Mon cœur battait à plus de cent quand j'ai franchi la porte du lycée de matin, ne sachant pas si tous les regards allaient être tournés vers moi maintenant que le journal était sorti. Il y en avait une petite pile à l'entrée, sur laquelle j'ai ramassé un exemplaire, puis je suis directement allée aux toilettes après avoir enfoui le journal dans mon cartable. Voilà! En page seize de Libertad, La promenade à bicyclette. Pourvu que Simona et les autres aient bien corrigé toutes les fautes, me suis-je alors préoccupée.


Samedi 9 novembre 1946

Je savais que je n'aurais pas du retoucher mon texte original pour le rendre plus étoffé, mais cette contrainte de mille mots m'a poussée à enrober le récit de spirales inutiles. J'aurais du en rester à l'essentiel et surtout, ne pas ajouter de fin. L'arrêt sur le regard de la mère rempli d'amour, de soulagement, d'espoir où même de nostalgie permettait une ouverture. Le premier mot prononcé au moment des retrouvailles parents-enfants devait inévitablement sceller ces voies. Mais je suis peut-être un peu dure. Plutôt qu'une critique, c'était en fait un commentaire ouvert que m'a fait monsieur Dario, notre professeur de philosophie. Ils se demandait si la notion de temps chez les jeunes filles, en qui, sans le dire, il m'avait reconnue, devait si explicitement être confrontée à celle de leurs parents, si leur course autour de la terrasse circulaire symbolisait une volonté d'arrêter le temps et si oui, pourquoi les avoir fait revenir dans la réalité, celle de leurs parents, celle qui les confronte au temps qui passe. Je trouve son observation pertinente, mais ce qui était et demeure pour moi l'essentiel, c'est bien la juxtaposition des deux dimensions, des deux mondes, et même leur intersection.


Jeudi 14 novembre 1946

La dernière édition de Libertad est sortie ce matin et Simona m'a rapporté que certains lecteurs s'interrogeaient sur l'absence d'une nouvelle en page seize. Il parait que le comité de rédaction envisage même de renouveler la publication d'un essai ou d'une nouvelle à chaque édition, ou au moins une fois par mois. À la base, Libertad est un journal qui aborde plutôt des questions liées à la vie étudiante et à la politique et Simona dit que certains des membres, plus politisés et un peu coincés selon elle, du comité de rédaction seraient réticent à l'idée que le journal prenne un virage trop fantaisiste.


Jeudi 19 décembre 1946

Margot arrive demain en avion depuis Miami, d'où elle aura atterri le jour même par un autre avion depuis Boston. Je ne sais pas si j'aurai un jour le courage de monter dans un tel engin. Tout de même, partir de Boston le matin et arriver le soir même à La Havane, c'est épatant. Margot restera jusqu'au début des classes en janvier. Bien que nous nous écrivions toutes les semaines, j'imagine qu'elle va me trouver changée. J'ai bien hâte de lui présenter ma nouvelle bande de copains du lycée.


Lundi 23 décembre 1946

Greg et Pat ne viendront pas ce Noël comme il était prévu. Par contre, Margot et moi avons été invitées par Mary à déjeuner à l'Hotel Nacional hier. Comme je ne l'avais pas vue depuis son départ au printemps dernier et pensant qu'elle serait accompagnée de son bébé attendu pour le mois d'octobre, nous avions acheté un petit ourson. Nous nous sommes senties tellement mal à l'aise quand nous l'avons vue arriver sans landau. Nous sommes restées comme deux idiotes, debout dans le hall de l’hôtel, notre ourson dans les bras, devant cette dame de l'âge de maman qui s'est mise à pleurer. Elle a finalement pris l'initiative de prendre l'ourson des mains de Margot et de nous embrasser. Elle nous a raconté qu'elle avait fait une fausse-couche; qu'elle s'en veut d'avoir attendu si longtemps pour avoir un enfant. Contrairement à toutes celles que j'ai connues à Amsterdam, Mary est une femme moderne qui en est déjà à son troisième mariage.

Je pense que, malgré ce malaise autour de l'ourson, elle était très contente de nous voir et, moi aussi d'ailleurs. En la voyant si triste, j'ai eu envie d'en révéler un peu plus sur moi, que je ne l'avais fait auparavant, sur nos parents, mais quelque chose en moi me retient chaque fois. Comme si le fait d'évoquer mon passé était une impossibilité. Les mots ne trouvent pas leur chemin jusqu'à mes lèvres. Mais Mary est toujours patiente et attentive, à l'écoute. Je perçois qu'elle a envers nous un sentiment maternel dans lequel s’immisce, son sens journalistique. Elle qui a toujours plein d'histoires passionnantes à raconter était beaucoup plus retenue hier. Elle nous a beaucoup parlé de notre avenir, comme si elle se reconnaissait en nous, en moi surtout, je crois, et qu'elle ne voulait pas que l'on fasse les mêmes erreurs. Une chose est sûre, si je devenais aussi belle que Mary, je n’épouserais jamais un homme qui a l'apparence du père de Greg. Il pue toujours l'alcool. Ce n'est pas l'image que je m'étais faite d'un écrivain. Peut-être devrais-je devenir journaliste, comme Mary. À suivre.

Alors que nous terminions de déjeuner sur la terrasse de l'hôtel qui fait face à la mer, un homme accompagné de gardes du corps s'est installé à la table voisine. Mary, qui n'osait pas vraiment regarder en sa direction, nous a dit qu'il s'agissait d'un gangster américain très connu et dangereux. Même s'ils étaient très distingués, ces hommes avaient un air sinistre, comme si l'on s'était trompé de costumes en habillant des acteurs de théâtre. Il y a quand même des côtés de l'Amérique que je redoute.


Mardi 7 janvier 1947

Margot est repartie à Boston dimanche matin. Nous avons bien rigolé même si nous sommes devenues très différentes, avec la distance, avec le temps. Je pense qu'elle était en fait revenue ici pour me convaincre de rentrer avec elle aux États-Unis. L'émission de visas pour les juifs n'est maintenant plus liée à l'acceptation dans un college et j'aurais pu en obtenir un sans même m'inscrire à la Finishing School. Elle était un peu déçue et ne semblait pas comprendre mon attachement à ma nouvelle vie ici. Malgré un début d'année difficile, surtout à cause de la langue, je me suis peu à peu habituée et je me sens maintenant bien à ma place parmi des gens qui partagent la même envie d'apprendre autre chose que la bienséance. L'éventualité de publier quelques autres textes dans Libertad me permet d'aspirer, ou au moins de rêver à ce qui m'est le plus cher, écrire. De toutes façons, je vais rejoindre Margot l'année prochaine, quand j'aurai terminé le lycée.


Vendredi 24 janvier 1947

J'ai reçu aujourd'hui une commande formelle de Juan-Pablo, l'éditeur en chef de Libertad, pour une nouvelle de deux mille mots qui sera publiée en deux parties au mois d'avril. Je dois livrer le texte final d'ici le 15 mars. Il ne me reste qu’un peu moins de deux mois. Je vais sûrement être un peu moins bavarde ici et me concentrer sur des choses sérieuses, désolée.


Dimanche 26 janvier 1947

À partir d'aujourd'hui, et ce jusqu'à la remise de la nouvelle, je ne t'écrirai plus comme on écrit à un journal, mais je vais plutôt me servir de toi, si tu me le permets, pour poser quelques idées non datées.

Nouvelle nouvelle: idées.

Contrairement à La promenade à bicyclette, l'histoire pourrait se dérouler ailleurs que dans les lieux de mon enfance. Ici, maintenant à La Havane? À Boston où j'aurais du être? Dans l'avenir? Dans le passé? Il y a mille ans dans les steppes de Russie? Dans cent ans?

C'est l'histoire d'une jeune fille. Ce sera toujours l'histoire d'une jeune fille. Et si j’étais née chrétienne ou même musulmane? Oui, une musulmane, pourquoi pas, vivant ici à La Havane au XXIe siècle. Une nouvelle futuriste, c'est très moderne et ça plaira sans doute à Juan-Pablo et Simona.

Je sais. Une femme revient sur mes traces. Pas-à-pas, pour y trouver la clé d'une énigme. Celle de son passé mystérieux. Une femme qui fait tout ce que je ne sais pas faire. Nager, séduire les hommes.


Vendredi 31 janvier 1947

Livré! J'ai remis le texte au journal ce matin. Mille cinq cent mots. C'est qui est sorti et j'ai décidé, contrairement à la dernière fois, de ne pas rallonger. J'ai commencé lundi soir et mercredi, c'était terminé. J'ai laissé reposer le texte comme une pâte à pain puis effectué quelques corrections jeudi soir et voilà. La nouvelle ne sera publiée que dans deux mois mais j'ai été prise d'une fulgurante et incontrôlable inspiration. D'ici là, ce sera silence radio. Je ne t'en dirais même pas le titre. Attendons d'entendre les commentaires des lecteurs.


Vendredi 14 février 1947

J'ai reçu aujourd'hui un très joli bouquet de fleurs. Quel mystère. Il m'attendait sur le pas de la porte. Il est magnifique. Il y a bien trente fleurs. Quelques unes ont les pétales rouges avec une longue tige qui dépasse leur tête mais le gros du bouquet est composé de fleurs blanches très ouvertes avec des pistils jaunes. Je saurais reconnaitre une rose, une marguerite et évidemment une tulipe mais là, mystère. Je n'ai d'ailleurs jamais reçu de fleurs de ma vie. Sauf peut-être papa qui m'en aurait cueillit une pendant une promenade dans le parc.

Je n'ai pas de vase comme ceux que maman utilisait quand papa lui apportait des fleurs et j'ai placé mon premier bouquet dans la marmite en tôle émaillée que j'utilise pour préparer mes fines recettes de mais à la crème.

Plus tard,

Un nouvel indice. Madame Cienfuegos que j'ai croisée en descendant faire une course m'a fait un grand sourire complice en me demandant si j'avais bien reçu les fleurs et m'a appris qu'aujourd'hui, c'était le jour de l'amour ici à Cuba. Le mystère s'éclairci donc un peu. J'ai une petite idée sur l'identité de mon prétendant.


Dimanche 16 février 1947

J'aurais cru que Camilo se manifesterait mais après avoir passé les trois derniers jours à la maison à me préparer pour les examens de mars, aucun signe. Ce n'est peut-être pas lui. Pourrait-ce être une erreur? Le prétendant était-il celui d'une autre, ce serait-il trompé d'adresse? Les fleurs étaient-elles destinées à l'ancien occupant?

Si ce n'est pas Camilo, je ne vois pas qui d'autre s'intéresserait à moi. Un camarade du lycée? Mais qui?


Jeudi 27 février 1947

S'il n'y avait pas de texte de fiction dans le nouveau numéro de Libertad qui paraissait aujourd'hui c'est qu'il n'y en avait pas besoin. La réalité dépasse ici la fiction. Juan-Pablo a monopolisé les cinq première page du journal pour publier un long essai portant les liens qui existent entre le gouvernement, sensé représenté et protéger le peuple, et les compagnies internationales qui exploitent les cultures de canne à sucre mais surtout le peuple cubain. J'avais bien compris qu'ici tout fonctionnait par perversion, mais que ça se passe ci-haut dans la hiérarchie et que des gens d'un même peuple exploitent les leurs pour le compte des autres, je ne l'imaginais pas à ce point.

En Europe, il y a bien évidemment des iniquités mais la corruption n'est pas généralisée comme on le ressent ici. Certes, nos gouvernements et nos peuples bien droits et obéissants peuvent dévier vers des solutions extrêmes et systématisées qui seraient, compte tenu de la confusion qui règne, impossible à implanter ici. Après tout, c'est peut-être là un des avantages d'un système qui ne fonctionne pas comme une Mercedes.


Vendredi 28 février 1947

Juan-Pablo aurait été expulsé du lycée. C'est du moins la rumeur qui court mais je n'ai pu la vérifier ni avec Simona, ni avec aucun autre membre de Libertad. Simona n'était d'ailleurs pas au cours d'espagnol cette semaine et n'a donc pas pu relire et corriger avec moi mes derniers travaux. J'imagine que j'en saurai plus la semaine prochaine bien que nous ayons des examens dans presque toutes les matières et que l'horaire des cours sera un peu chamboulé.


Lundi 3 mars 1947

Voilà, c'est confirmé, Juan-Pablo a bel et bien été expulsé par la direction du lycée pour avoir, selon eux, cumulé trop d'absences. Comme il est en finale et que je ne partage aucun cours avec lui, je ne peux vérifier ces allégations mais la sentence me parait tout de même un peu sévère. Son renvoi peut-il être lié à l'article qu'il a publié la semaine dernière? Toujours pas de nouvelles de Simona. C'est demain l'examen d'espagnol. J'espère m'en tirer.


Mardi 11 mars 1947

Ouf. J'ai réussi tous les examens d'étapes. De justesse pour celui d'espagnol bien que je m'attendais à un pire résultat, compte tenu que personne n'avait relu mes travaux des derniers cours.


Vendredi 14 mars 1947

Même s'ils n'étaient plus au lycée, Juan-Pablo et Simona ont publié hier un article conjoint dénonçant la collusion entre le conseil d'administration du lycée et certains membres du gouvernement. Simona qui elle ne s'était pas faite expulsée, a décidé d'abandonner ses cours en solidarité avec Juan-Pablo, qui demeure le rédacteur en chef du journal.

C'est dans le prochain numéro que paraitra ma nouvelle, qui avec tous les événement des dernières semaine au journal, me semble décalée, presque insignifiante.


Jeudi 10 avril 1947

Toutes les copies de Libertad ont été saisies ce matin par la direction du lycée avant même qu'un seul exemplaire ne soit distribué. Je suis allée voir ce qui se passait au local de la rédaction et la porte était verrouillée d'un cadenas qui semblait avoir été posé par dessus la serrure. Pas de nouvelles de Simona ni de Juan-Pablo. J'espère qu'ils vont bien.

Je suis déçue, tous mes espoirs étaient liés à la publication de cette nouvelle.


Jeudi 12 juin 1947

Libertad ne paraitra vraisemblablement plus cette année et rien n'indique que le journal existera encore l'année prochaine. Mes espoirs de lire La Clef d'Ateh publiée s'envolent et avec, mes aspiration d'écrivain.


Lundi 7 juillet 1947

J'entame ma première semaine de vacances qui vont durer jusqu'au début de septembre. Maintenant que Simona a quitté et que le Libertad a cessé d'exister. Je n'ai plus vraiment de raisons de rester une autre année à Cuba. Comme c'était déjà le cas avec Kirtika, je me fais toujours copine avec ceux qui partent où se font expulser.

Je pourrais profiter de l'été pour continuer d'écrire mais sans espoir que ce soit publié, je ne vois pas l'intérêt d'écrire autre chose que ce que j'écris sur ces pages; sans vouloir te dénigrer, chère K. Excuses-moi, ne m'en veux pas mais tu es la seule à qui je peux parler ouvertement en ce moment.


Jeudi 10 juillet 1947

J'ai écris une longue lettre à Margot qui, sans vouloir te la transcrire intégralement, relate, sans trop vouloir l'inquiéter non plus, mes déceptions au cours de cette première moitié d'année 1947. Je ne veux pas qu'elle pense que je veuille abroger mes études ici au lycée pour aller directement aux États-Unis cette année, malgré que ce soit là la vérité, alors je lui ai demandé d'envisager la possibilité que je poursuive mes études à un niveau supérieur à Boston à partir de l'année prochaine. Mary m'avait mentionné qu'avec le diplôme d'un lycée cubain et une bonne maitrise de l'anglais, je pourrais être acceptée dans une université américaine.


Vendredi 8 août 1947

Voilà plus de quatre semaines que j'ai écris à Margot et toujours pas de nouvelles. Soit elle n'a pas reçu ma lettre, soit il s'est passé quelque chose, soit elle ne trouve pas d'université qui serait prête à accepter ma candidature. C'est de loin l'été le plus long et le plus ennuyeux de ma vie. Si l'on ne compte pas les trois étés passés à l'Annexe évidemment qui eux étaient longs et étouffants. Mais depuis notre arrivée ici et durant mes années d'école à Amsterdam, les vacances avaient toujours été pour moi une source de renouveau que, comme tous les autres enfants, j'attendais avec impatience et que je vivais avec joie. Mais aujourd'hui, sans vraiment de prospectives réjouissantes, je n'arrive pas à me motiver. Même enfant, quand on appréhende le retour à l'école, il y a quand même quelque chose d'excitant dans une nouvelle année. Retrouver nos anciens camarades, en découvrir des nouveaux, avoir des cahiers neufs. Cette année, pour la première fois de ma vie, je vois l'avenir avec désintéressement.


Mercredi 13 août 1947

Je me faisais du souci pour rien. Ma lettre était bien arrivée, Margot, mon oncle, ma tante et mes cousins vont bien et une université est prête à ce que je passe l'examen d'admission par correspondance dès cet automne. Il s'agit du Ratcliffe College, qui est selon la description de la brochure que m'a envoyée Margot, le pendant féminin de l'Université Harvard, dont Mary m'avait déjà parlé. Il faut évidemment que je termine l'année qui vient avec succès. Voilà qui me donne de quoi regarder en avant. Les classes recommencent dans trois semaines.


Dimanche 17 août 1947

J'ai l'impression que la famille de Camilo a déménagée car les rideaux ont changé aux fenêtres de leur maison. Je n'avais aperçu Camilo qu'une seule fois sans même qu'il ne me voie depuis qu'il avait déposé le bouquet de fleurs à ma porte, mais je croisais assez souvent sa maman qui était toujours très gentille avec moi, me demandant comment j'allais avec son accent si différent des habitants du quartier. Dommage, maintenant que je suis si seule, j'aurais bien accepté d'aller me promener avec lui. Il doit bien avoir quinze ans. Bon, les classes recommencent dans exactement deux semaines. J'aimerais fermer les yeux et me retrouver l'année prochaine, à deux semaine la rentrée à l'université.


Mercredi 1er octobre 1947

Ce premier mois de ma dernière année de lycée s'est passé sans heurts. L'ambiance a beaucoup changé. L'année dernière, tout était magique. On sentait une espèce de communion entre les élèves, même avec les professeurs. Il y a avait une euphorie durant et hors des cours. Cette année, j'ai l'impression que ceux qui comme moi terminent, ne prennent pas le pas sur nos prédécesseurs. Évidemment, je fais partie du groupe et je suis donc tout autant à blâmer. Dans un sens je me sens un peu désengagée, sachant que ma vie s'oriente ailleurs, vers un monde plus moderne, moins chaotique.


Jeudi 23 octobre 1947

J'ai reçu les questions d'examen du Ratcliffe College. En gros, ils me demande de rédiger trois textes de cinq pages chacun sur des sujets variés. Un sur la politique américaine, un sur l'histoire des États-Unis et un traitant de droit. Je pense que c'est celui là qui me posera le plus de problèmes car je n'ai aucune notions de droit et encore moins de droit américain. En plus, tous les sujets parmi lesquels je suis tenue d'en choisir un se rapportent à la constitution du pays. J'ai jusqu'au premier décembre pour leur faire parvenir l'examen complété.


Dimanche 2 novembre 1947

J'ai emprunté une copie de la constitution des États-Unis à bibliothèque de l'American Catholic College, le seul endroit où j'ai pu trouver un exemplaire en anglais. À première lecture, le texte est louable mais presque simpliste, comme s'il avait été écris par des gens un peu naïfs. Il est vrai qu'il s'agit d'un texte écris il y a deux siècle et qu'il semble s'adresser au gens ordinaires. Tout de même, à vouloir tant simplifier, on voit la vie en noir et blanc, oubliant les tons de gris. J'ai le choix d'interpréter l'un des amendements apportés après la signature de la constitution. Le droit de vote des femmes. En voilà un intéressant et duquel je pourrais discuter avec Mary.


Lundi 24 novembre 1947

Voilà. J'ai envoyé Paravion* les quinze pages de l'examen. La préposée du bureau de poste m'a assurée que l'enveloppe arriverait d'ici jeudi. Selon elle, c'est un nouveau service qui ne serait disponible que dans quelques pays, quoique je me rappelle bien des enveloppes avec le timbre bleu Par avion que l'on recevait à la maison. Je devrais avoir une réponse de l'université d'ici le début du mois de mars. Croisons-nous les doigts.

*ndlr. Composition de par et avion sur les timbres Par avion émis par certains pays.


Vendredi 19 décembre 1947

J'ai reçu une invitation de Mary pour passer le jour de Noël en leur compagnie. Elle est désolé de n'avoir pu répondre plus tôt à ma lettre et me demande si elle peut encore m'aider, sachant fort bien que je devais renvoyer mes réponses avant le premier décembre. Elle m'informe aussi que Pat va rester aux États-Unis pour Noël mais que Greg devrait arriver par avion lundi ou mardi. Voilà deux ans que nous ne nous sommes pas vus. J'espère que nous ne serons pas que les quatre. Le mari de Mary me répugne un peu et Greg est si étrange. Peut-être a-t-il changé.


Jeudi 25 décembre 1947

Pourquoi ces gens insistent-ils pour célébrer une fête s'ils passent tous le repas à se lancer des regards envenimés.

Je suis arrivée à la Finca*, comme l'appelle un peu présomptueusement Mary en saupoudrant son anglais de quelques termes indigènes, en fin d'après-midi. Greg était dans le jardin et tirait sur des soucoupes d'argile, que son père lançait dans les air, avec la carabine qu'il venait de recevoir en cadeau. Je me suis évidemment jointe à eux en les voyant et ils m'ont proposé d'essayer un coup, ce que j'ai fait à mon grand déshonneur dois-je avouer, ratant la cible trois fois avant d'abandonner. Plus que le bruit assourdissant, c'est le contrecoup qui surprend. Au premier tir, j'ai évidemment crié, ce qui a bien fait rire les deux hommes, puis pour les coups suivants, j'appréhendais tellement le choc, qu'il m'était impossible de me concentrer sur la cible.

Mary est ensuite sortie de la maison pour me chercher et je la sentais presqu'offensée que je ne sois pas venue directement la saluer. Moi qui la croyais ouverte d'esprit, elle ne semblait pas apprécier que je joue au cowboy avec les garçons. Le repas fût un désastre; entre Mary qui tentait à tout prix de me rallier à son camp et Greg qui insinuait que c'était à cause de sa présence que Pat n'était pas venu, après que j'eusse demandé de ses nouvelles. Le père, qui avait fini par boire toute la bouteille de vin qu'il gardait devant lui, s'est finalement levé de table avant le dessert en prétendant qu'il avait à travailler, puis Mary, frustrée par la tournure des événements, s'est retirée en pleurs pendant que Greg me faisait un clin d'œil complice.

Je n'apprécie vraiment pas de me retrouver dans cette position où il me faut choisir un camp, surtout lorsqu'il s'agit d'un conflit qui ne me regarde pas.

*ndlr. Propriété en espagnol


Jeudi 1er janvier 1948

Gig, comme son père l'appelle, est venu me chercher hier après-midi pour m'inviter à célébrer la fin de l'année au club Tropicana. Nous avons rigolé, bu du rhum et dansé jusqu'à au moins deux heures du matin. Greg était tellement soul, je pense que ce devait être la première fois qu'il buvait un alcool si puissant, qu'il a vomi dans le taxi du retour et j'ai du le trainer à pied jusque chez moi, où il s'est effondré sur le plancher et dormi jusqu'à midi. Je me sens un peu coupable, étant quand même son ainée, de l'avoir laissé boire autant mais si ça peut lui servir de leçon pour ne pas devenir comme son père, alors tant mieux.

Je n'étais jamais allée dans une salle de spectacle réservée aux adultes auparavant et même si je m'imaginais bien qu'il y aurait des femmes en tenues suggestives, je ne pensais pas voir autant de peau exposée, ne cachant les seins et la taille qu'avec quelques plumes. En arrivant, j'étais un peu intimidée mais je me suis vite décontractée en suivant Greg qui s'est mis à danser au rythme des Salsa, Cumbia et Danzon.

Greg n'est reparti vers chez lui qu'en fin d'après-midi, une fois revigoré par une bonne soupe à la Anne, c'est-à-dire: une carcasse de poulet, une épis de mais coupé en rondelles et un peu de sel, le tout bouilli pendant une heure. Une chose est sûre, c'est que lui et Mary, ce n'est pas l'amour.

*ndlr. Genres musicaux cubains


Vendredi 9 janvier 1948

Retour brutal en classes. Après être retournée au Tropical avec Gig samedi soir dernier, la veille de son retour, je me suis attelée pour un dernier semestre au lycée.

Cette fois, je n'étais plus du tout timide et crois même que je commence à prendre le pas cubain. C'est bien évident que les deux verres de rhums qui m'ont été offerts par mes nombreux admirateurs ont contribué à me dégourdir. Gig lui, il préfère que je l'appelle ainsi, s'est un peu fait rabrouer par tous ces hommes plus âgés qui me tournaient autour. Quand j'ai senti qu'il commençait à tituber, j'ai cette fois pris l'initiative de rentrer pour ne pas répéter l'épisode du taxi. Heureusement car il ne fallait pas qu'il ratte l'avion. Nous avons marché tout le chemin du retour et sommes arrivé chez moi à l'aube, puis il est repartit chez son père.

Je n'ai toujours pas reçu de réponse au mot que j'ai envoyé à Mary pour la remercier de m'avoir invitée pour le repas de Noël. Je sais qu'elle l'a fait avec la meilleure volonté du monde et je ne pense pas qu'elle soit aussi manipulatrice que le prétend Greg, du moins pas avec moi. C'est dommage d'être prise entre deux feux, surtout quand on aime les deux personnes. Depuis notre rencontre il y a plus de deux ans, Mary n'a cessé de s'occuper de moi et de prendre de mes nouvelles. Elle a tout de suite compris que Margot et moi étions seules et nous a presqu'adoptées, mais j'ai senti une rupture après qu'elle ai perdu le bébé, comme si elle nous en voulait d'être là alors que son enfant était mort.


Mardi 3 février 1948

En me rendant au lycée, je me suis butée à une manifestation qui bloquait complètement la rue Reina et qu'il était du coup impossible de traverser. Des milliers de citadins, surtout des jeunes, mais aussi des plus vieux, marchaient en scandant des slogans dénonçant la décision du gouvernement de hausser les tarifs de bus. Moi qui aime bien marcher et qui me rend au lycée à pied, je n'en souffre pas vraiment, mais je peux concevoir que pour des ouvriers habitant à plusieurs kilomètres et devant se rendre quotidiennement au travail, une hausse, même de quelques Centados puisse avoir des conséquences sur la quantité de pain qu'ils rapportent à la maison. C'est tout de même frappant de ne voir aucun vélo dans les rues. Ici, on passe de la charrette dans les campagnes à la voiture dans les villes.


Jeudi 5 février 1948

Les manifestations contre la hausse des tarifs d'autobus se poursuivent et paralysent maintenant la ville. Pour la contourner, j'ai tenté de longer l'avenue du port jusqu'à la vieille ville mais les manifestants bloquaient toutes les artères à partir de la gare. La foule était aujourd’hui surtout composée de jeunes, étudiants sûrement pour la plupart. Je n'ai reconnu aucun élève du lycée mais je ne serais pas du tout étonnée que certains d'entres eux en fassent partie. Après la fermeture de Libertad, plusieurs nouveaux mouvements politisés s'étaient formés au lycée; certains liés à la situation en République Dominicaine et d'autres dénonçant plus directement le gouvernement cubain.

Plus tard,

Une rumeur circule dans la rue voulant qu'un étudiant ait été tué aujourd'hui par la garde présidentielle. Si confirmée, cette nouvelle ne peut que jeter de l'huile sur le feu. Les policiers cubains ont une allure inquiétante et j'ai peur que les manifestants ne continuent de pousser les limites de leur patience. J'espère qu'il ne s'agit pas d'un étudiant du lycée. D'ailleurs, de qui qu'il s'agisse, c'est vraiment une triste nouvelle.


Vendredi 6 février 1948

Les manifestations auraient pris des proportions sans précédents et il serait apparemment plus sûr de ne pas se rendre au Lycée aujourd'hui. Le président aurait demandé le renfort de l'armée pour contrer les manifestants et la plupart des bureaux, écoles et commerces seront fermés jusqu'à nouvel ordre. Je vais donc rester à Lawton où le calme règne malgré que je me sente un peu à l'écart alors que tous les jeunes de mon âge sont dans la rue.

Papa nous a toujours appris à nous tenir loin des foules et que des deux cotés, il y avait danger. Du coté des représentants l'ordre qui immanquablement se résoudraient à utiliser les armes pour réprimer les foules qui, composées d'agitateurs et une fois animées, pouvaient se retourner contre n'importe qui, même contre des individus préalablement solidaires. Selon papa, et c'est aussi ce que j'entendais à la synagogue, notre place est à l'écart de ces mouvements de masse qui n'ont jamais été salutaires pour notre communauté.

Plus tard,

Curieuse, je suis quand même allée voir ce qui se passait en ville. J'ai attendu la tombée du jour, croyant que les esprits se seraient apaisés et j'ai remonté la rue Infanta jusqu'à l'avenue Carlos III où il y avait un petit attroupement qui regardait le cortège de la manifestation quand tout d'un coup, sorti de nul part, des dizaines de soldats se sont rabattus sur nous pour nous pousser au cœur de la foule. Alors que nous avancions vers l'Est avec les manifestants, je me rendis compte que toutes les rues transversales étaient bloquées par des rangées de soldats et la foule commença à se densifier. C'est là que j'ai repensé à ce que disait papa et me suis sentie sotte de m'être aventurée dans ce bourbier. Je regardai autour de moi mais voyant que personne ne se préoccupait vraiment de moi, je fus quelque peu soulagée. Ce n'était pas moi qui étais au cœur de leurs préoccupations. Arrivée aux abords du Parc de la Fraternité, la manifestation se transforma en émeute et l'on entendit même des coups de feu provenant du Capitol. Les gens courraient dans tous les sens. Les plus vieux fuyant la zone de confrontation, les plus jeunes y accourant comme des pompiers vers une maison en flammes. Alors que les soldats nous poussaient vers le parc, j'ai reconnu Camilo perché sur le socle d'une statue. La foule était tellement dense et bruyante qu'il ne m'entendait pas mais j'ai finalement réussi à le rejoindre pour qu'il me hisse vers lui. Nous sommes restés perchés au moins deux bonnes heures pendant que des dizaines de manifestants se faisaient embarquer de force dans les camions militaires. Si Camilo ne m'avait pas secourue, je ne sais pas ce qu'il serait advenu de moi. Il aurait été vraiment compromettant que je me fasse arrêter car je demeure une apatride et faute de pouvoir m'expulser vers un pays précis, je pourrais bien me faire jeter par dessus bord, ce qui compliquerait mon départ aux États-Unis.

Je viens de quitter Camilo qui m'a raccompagnée jusqu'ici. Lui et sa famille ont déménagé un peu plus loin du centre de Lawton. Il est vraiment chouette. Nous n'avons évidemment pas reparlé notre dernière rencontre et nous sommes même promis de nous revoir. Il y a quand même eu un petit malaise comique quand il m'a embrassé pour me souhaiter bonne nuit. Je n'ai pas osé lui demander si c'était lui qui m'avait offert le bouquet de la San Valentin l'année dernière.


Dimanche 15 février 1948

Pas de bouquet cette année. Ce n'était donc pas Camilo l'année dernière ou aurait-il été vexé que je ne lui réponde pas, que je ne lui fasse pas écho de ses avances. Peut-être aurais-je du le remercier la semaine dernière. C'est pourtant lui le garçon Maintenant, c'est même presqu'un homme. N'est-ce pas à lui de faire les premiers pas. J'avoue que j'espérais qu'il me donne signe de vie. Bah, plus que quelques mois et je serai en Amérique. Toutes ces histoires de jeune fille seront alors bien loin derrière moi.


Lundi 8 mars 1948

Accepted! Je viens de recevoir le télégramme de Margot. Je suis acceptée à l'Artium Baccalaureaus du Ratcliffe College. Papa aurait été si heureux. Margot et mon oncle me félicitent évidemment et Margot précise qu'il me faut quand même rester sérieuse car mon acceptation finale est conditionnelle à l'obtention de mon diplôme du lycée. Plus que trois mois avant les examens finaux.


Dimanche 21 mars 1948

J'ai croisé le papa de Greg aujourd'hui et nous avons parlé pendant plus de deux heures sur un banc de parc. C'est lui qui m'a reconnue quand que le taxi qu'il occupait m'a presque renversée au moment où je traversais la rue du Paseo del Prado pour trouver un peu d'ombre sous les platanes. Comme je te tenais, il m'a demandé ce que j'écrivais. Je lui ai répondu que ce n'était rien, quelques idées que j'aimais conserver avant que ma mémoire les déforme. Il m'a dit qu'il comprenait mon souci d'exactitude, mais que, selon lui, le passage des idées dans le temps, mûrissant dans la mémoire, permettait de les améliorer, de les raffiner. Comme un rhum que l'on laisse reposer "ma fille", m'a-t-il dit en souriant.

Je pense que je me suis trompée sur son compte. C'est un homme foncièrement bon qui semble cacher une grande tristesse. J'ai quand même été surprise quand il m'a appelé "ma fille", appellation qui était jusqu'ici réservée à l'usage de papa, et il a tout de suite perçu ma gêne.

Je lui ai dit à quel point j'admirais Mary et il m'a dit que lui aussi l'aimait profondément. Il m'a dit qu'il se sentait coupable qu'elle ne travaille plus. Elle reste maintenant confinée à la maison. Ils se sont connus en pleine guerre et je pense que c'est cette femme-là qui l'a envoûté. Maintenant, entre l'enfant qui n'est pas né et la pesanteur de son ego à lui, elle stagne. Ils prévoient bientôt partir tous les deux pour l'Italie et il espère qu'elle y retrouvera l'ardeur de sa jeunesse. Sans revenir sur les événements de Noël, il n'est pas sur que Greg reviendra les voir.

En se quittant, il m'a demandé si j'allais écrire des notes sur notre rencontre. Je lui ai dit que oui, sûrement, une fois que j'aurai laissé décanter ses propos. Souriant, il m'a alors dit que, si ça me gênait de le nommer "Papa" dans mon texte, comme tout le monde l'appelle ici, sûrement à cause de sa ressemblance au Père Noël, je devrais trouver un meilleur nom que "Mister Ernest", comme je me suis toujours adressée à lui.


Dimanche 28 mars 1948

La décantation des idées, c'est pour les vieux. Pour ceux qui ont les idées troubles, pour ceux qui n'agissent pas. Pour ceux qui ont peur. H et moi nous sommes revus aujourd'hui, comme prévu. Pourquoi, s'il aime tant son pays, le fuit-il constamment? De Paris à La Havane, il n'a cessé de s'exiler. Je me questionne à présent sur mon propre départ. Comment cette terre nouvelle me transformera-t-elle? Vais-je finalement y passer à l'âge adulte? Je sens que, sans me dire de ne pas aller en Amérique, H m'expose subtilement des arguments pour m'y faire réfléchir. Veut-il que je reste ici? Il sait très bien que je ne retournerais pas en Europe, pour ne pas revenir en arrière et, malgré le fait que j'adore cette île, il est temps pour moi de découvrir de nouveaux horizons. Si ce n'est pas l'Amérique, que serait-ce? La Chine, qui est à feu et à sang, la Palestine?

Bien qu'il loue ma maîtrise de l'anglais, H ne comprend pas mon entêtement à ne pas écrire aussi en espagnol. Le passage de l'allemand au hollandais à l'anglais fut pour moi une transition fluide, où chacune des trois langues était complémentaire. Pour l'espagnol, et ce serait sûrement le cas pour le français et l'italien, j'ai l’impression de me buter contre un mur. H, qui a vécu dans trois pays où l'on parle ces langues, rigole bien en entendant mon accent en espagnol et me compare aux américains qu'il rencontre dans les hôtels du monde, un Baedeker* en poche. Il dit que la langue est la première barrière à traverser pour absorber une culture étrangère. Il est vrai que je suis vite devenue hollandaise mais jamais cubaine. Pourtant, j'aime ce pays et ses habitants.

H me dit, par contre, que s'il avait appris l'espagnol ici, il aurait dû se résoudre à parler l'anglais dans le reste du monde hispanophone. Les cubains ont un accent bien particulier et il reconnait que ce n'est sûrement pas le meilleur endroit pour apprendre.

J'apprécie ces rendez-vous hebdomadaires sur le Prado. Loin du lycée et de mes camarades de qui je m'éloigne de plus en plus.

*ndlr. Guide de voyage allemand


Mercredi 31 mars 1948

La secrétaire du lycée, Mlle Diaz, m'a transmis aujourd'hui un télégramme de Margot demandant de lui envoyer une réponse d'ici la mi-avril pour confirmer mon inscription au Radcliffe College. Elle spécifie que cette réponse devra être accompagnée d'un premier versement et que notre oncle, qui défraie les coûts liés à mes études, avait demandé une confirmation de ma part. Il demande aussi à savoir si mes notes depuis le début de l'année s'étaient maintenues au niveau de mon dernier bulletin. À vrai dire, elles ont graduellement baissées depuis les derniers mois. Ouf! Mlle Diaz, qui m'a remis le télégramme ouvert, ne lit pas l'anglais.


Dimanche 4 avril 1948

H m'a dit que s'il avait vingt ans, il partirait pour l'Argentine. Il dit que c'est un pays neuf, comme le sien, mais sans les contraintes liées à la victoire, au besoin de dominer, a l'impérialisme naissant. Il dit aussi que l'air de Cuba est trop humide et celui de la Nouvelle Angleterre, trop sec. La Nouvelle Angleterre, c'est la région de Boston, où les premiers colons anglais se seraient installés.

Je sens que H me regarde de plus en plus avec des yeux d'homme et j'avoue que malgré son âge et son apparence répugnante, je prends un certain plaisir à le laisser me déshabiller. Je perçois chez lui une fragile retenue oscillant entre ses propos paternalistes et ses impulsions langoureuses.

Plus tard,

Je suis sotte. Il se comporte très correctement avec moi. D'ailleurs, j'ai remarqué qu'il n'est jamais soul lors de nos rencontres. Je pense qu'il se rend par contre dans un bar voisin dès que nous nous quittons. Rendez-vous dimanche prochain. On verra bien si mes impressions se confirment ou si je ne suis qu'une jeune fille étourdie qu'il faut marier au plus vite avant qu'elle ne perde complètement la tête.


Mardi 6 avril 1948

À la bibliothèque, j'ai feuilleté un livre illustré sur l'Argentine. On y voit des montagnes aussi hautes que les Alpes, d'interminables étendues de pâturage, des vaches et des cowboys qu'ils appellent Gauchos. Il y avait aussi quelques photographies de Buenos Aires montrant d'élégants couples dansant le Tango dans les rues. Je me rappelle de papa et maman dansant dans le salon avant que nous ne déménagions à l'Annexe. Bien que ces souvenirs deviennent de plus en plus flous, je me rappelle de papa comme d'un homme toujours élégant, rasé, poli. Malgré toute l'estime que j'ai pour lui H n'est aucunement et ne pourra jamais devenir une figure paternelle pour moi. C'est une place que je ne lui laisserai pas.


Dimanche 11 avril 1948

H était en retard ce matin et j'ai craint qu'il ne viendrait pas. Il avait l'air un peu grogi, mais pas soûl. Il semble préoccupé mais ne m'en a pas parlé. Je ne sens pas que ce soit ma place, à mon âge, moi, une copine de son fils, de l'interroger sur ses états d'âme.

Toujours attentionné, il m'a apporté une revue littéraire argentine. Il a d'ailleurs déjà envoyé une lettre à la directrice de cette publication, vantant la précision de mon anglais et proposant ma candidature à titre de stagiaire. Après trois ans passés ici, je remarque que mon espagnol est encore très limité. J'ai bien plus perfectionné mon anglais. Je ne pense pas que H me pousse loin de lui, mais plutôt qu'il souhaiterait m'envoyer en émissaire, comme son avatar, vers une contrée de son imaginaire. Il dit aussi qu'il me faut retirer une couche de mon écorce, si je veux écrire. Pas tant pour laisser filtrer mon âme, mais pour m'imbiber de celle de ceux qui m'entourent. Il me dit que quand je serai prête, il me faudra fermer mon journal et faire parler les autres, ceux que je vois et ceux que j'imagine voir.

Chère K, il y a bien longtemps que je ne me suis adressée à toi directement, tu es ma meilleure amie, et je ne t'abandonnerai jamais. Mais se sera notre secret, comme tout le reste de ce que je te confie.

Plus tard,

Je m'étais bel et bien trompée sur son compte. H n'a aucun élan malveillant envers moi, ni d'ailleurs de présomptions paternalistes. C'est bien moi qui suis sotte.


Lundi 19 avril 1948

J'ai reçu un autre télégramme de Margot. Mon mutisme l'inquiète. Je n'arrive pas à choisir. Je veux la retrouver, oui, poursuivre mes études si généreusement offertes par notre oncle, qui j'en suis convaincue, me permettrons de cheminer dans la vie, de poursuivre la voie tracée par papa, mais un autre appel résonne en moi, celui de la mer, celui du large, de l'aventure.


Dimanche 25 avril 1948

C'était aujourd'hui notre dernier rendez-vous. Je pense que Mary n'apprécie pas l'attention que me porte H. Si elle a des doutes, c'est bien que Greg avait raison sur son compte. De toute façons, c'est son problème et non le mien. Je sais maintenant que je veux devenir écrivain. Même si je dois souffrir comme H. Je n'oublierai jamais ces après-midi du printemps 1948. Je sais que Margot m'en voudra sûrement de ne pas la rejoindre en Amérique mais je sens une attirance presque physique vers l'hémisphère Sud, comme si mon corps était magnétisé inversement et que, dès que les lianes me retenant au lycée seront sectionnées, je serais propulsée vers une nouvelle aventure. Aurais-je autrement la patience de rester prisonnière encore une fois, comme à l'Annexe, comme ici au lycée, à toujours repousser à plus tard le moment de commencer à vivre. Je pense que c'est la plus grande leçon que j'ai tirée de H. Je ne crois pas qu'il ait voulu me détourner d'un chemin qui avait en quelque sorte été tracé pour moi par les circonstances de mon existence, je crois plutôt qu'il ait senti en moi une pulsion qui l'animait lui-même à mon âge et qu'il voudrait perpétuer.

Lundi 26 avril 1948

C'est fait. J'ai envoyé le télégramme à Margot. Je suis triste.


Mercredi 28 avril 1948

J'ai reçu la lettre d'invitation de la directrice de la revue littéraire ce matin. Je me sens dénuée. Croit-elle qu'étant recommandée par H, je sois d'un calibre supérieur. Sera-t-elle déçue en me voyant débarquer? Tout cela me parait si précipité. Je dois rester forte. Ce sera à moi de prouver mes capacités, comme au lycée, comme partout où je me suis fait apprécier.

Le directeur a d'ailleurs accepté que je passe exceptionnellement les examens finaux lundi prochain si je lui présente un document indiquant la date de mon départ imminent. Mlle Diaz, m'enverra les résultats et éventuellement mon diplôme par la poste.

Vendredi, j'irai à la Cunar pour acheter le billet.


Mardi 4 mai 1948

Le bateau appareille demain matin à l'aube. Cette escale tropicale aura finalement duré trois ans et trois jours. J'en garderai le souvenir d'une longue réhabilitation. Peut-être que je n'aurais pu rejoindre la vie sans mon passage dans ce cocon chaud, enduit d'un baume cicatrisant ma plaie. Un peu comme ces cabines de décompression que les océanographes utilisent en remontant à la surface pour ne pas imploser. Je ne reverrai sûrement jamais papa et maman.


Mercredi 5 mai 1948

H m'attendait sur le quai Casablanca ce matin. Je ne lui avais mentionné ni la date ni le lieu de mon départ mais comme un vieux loup de mer, il aura deviné. Il avait en mains un petit petit colis emballé de papier brun et entouré d'une ficelle en jute. L'ayant déballé une fois montée à bord, j'y ai trouvé un livre assez volumineux: L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, en espagnol, évidemment. H me suggérait cette œuvre comme un prérequis indispensable à ma formation d'écrivain dans cette langue, de quoi occuper ces quatre journées et nuits à bord, me dit-il. Je crois qu'en fait, il aurait eu honte de me référer à ses contacts argentins sans quelques bases en littérature espagnole.

Avant de nous quitter alors que je devais monter à bord, il m'a demandé faire quelques pas avec lui le long du port. Malgré la pluie matinale et mon départ imminent, nous avons marché jusqu'au Prado, où nous nous étions si souvent rencontrés ces dernières semaines, sans que jamais il ne prononce ces mots interdits, pourtant si prévisibles, si attendus, ceux que sa voix hésitante laissa maintenant échapper. Après un long moment, à observer les vagues se briser sur les rochers, pour éviter de croiser ses yeux brillant, alors que l'appel du départ sifflait au loin, je lui répondis, avec tout l'amour que l'on vouerait à un père et à un maître: “Vous savez, Ernest, lançons ces mots par dessus le Malecon, qu'ils se perdent dans l'océan, comme nos larmes sous la pluie”. Puis j'ai embrassé sa barbe blanche et disparu dans la brume.


Dimanche 9 mai 1948

Voilà bientôt douze heures que nous avons accosté. La police et les douaniers doivent monter à bord ce matin pour interroger les passagers un à un. Malgré le fait que mon sauf-conduit remplace officiellement un passeport, j'ai toujours la crainte d'être refoulée, mais le capitaine, à qui j'ai remis mes documents, m'a assuré que les autorités argentines ne me causeraient pas de problèmes... surtout à une si charmante señorita, a-t-il ajouté mièvrement.

Au large de Montevideo, alors que je m'étais extirpée de ma lecture pour admirer le coucher du soleil sur l'estuaire du Rio de la Plata, un passager espagnol m'a indiqué où reposerait la carcasse d'un navire de guerre allemand dont les cannons seraient encore visibles à marée basse. Je savais bien que la guerre avait été mondiale, mais je ne croyais pas que la Kriegsmarine* s'était aventurée aussi loin. Peut-être bien que cet espagnol, comme sont compatriote de la Manche, prenait-il des bouées pour des cannons.

Vue du quai, Buenos Aires me donne l'impression d'être gigantesque, beaucoup plus que La Havane. Serai-je à la hauteur, ou vais-je m'y perdre?

*ndlr. Marine allemande sous le Troisième Reich.


Samedi 15 mai 1948

Chère K

J'ai entendu à la radio que David Ben-Gurion avait déclaré, hier, la fondation de l'État d'Israël. C'est aujourd'hui que les Anglais terminent leur mandat en Palestine et tout le monde ici est inquiet du sort que les pays arabes réservent à la Terre promise finalement embrassée.

Je suis passé au bureau de poste où m'attendait déjà une lettre de Margot. Elle s'est mariée au fils d'une connaissance de notre oncle à Boston et a joint une photo de la cérémonie. Bien que son mari, Michael, ne soit pas très séduisant, je suis sûre que ma sœur a su choisir un homme au caractère qui lui convienne. Je pense que, dès sa prochaine lettre, elle m'annoncera la venue de ma première nièce ou de mon premier neveu.

J'ai finalement terminé l'interminable lecture de Don Quichotte et je m'apprête à lire, pour me reposer l'esprit, le recueil de nouvelles d'un collaborateur de la revue littéraire où j'ai commencé le stage comme traductrice.

Bien à toi,

Anne M.F.


Mercredi 26 mai 1948

Je pense à Miep en exécutant les tâches administratives qui me sont confiées à la revue. À quoi pensent ces gens qui, le soir venu, savent que le lendemain sera identique à la veille. Bien que ce travail ne soit pas si pénible et que je sois reconnaissante de l'opportunité qui m'est donnée de me rapprocher d'auteurs que j'admire, je compte déjà les jours à rebours jusqu'à la fin du stage.

Outre Madame Victoria, la directrice, Aldana, sa secrétaire et Gustavo, qui travaille à la mise en page, une collaboratrice passe presque tous les jours à la revue ramasser les textes à relire. Elle s'appelle Inés Puglia et je pense qu'elle doit avoir environ vingt-sept ou vingt-huit ans. Au début, je ne l'aimais pas vraiment, car elle déplace trop d'air quand elle arrive. Peut-être qu'elle m'intimidait avec sa voluptueuse chevelure et ses lunettes de soleil plaquées au visage comme une star d'Hollywood, mais aujourd'hui elle a apporté des alfajor* pour tous et je me suis rendue compte que tout ce cinéma n'était peut-être qu'un masque.

*ndlr. Petits biscuits fourrés au lait condensé


Mardi 1er juin 1948

J'habite maintenant mon propre appartement. C'est un petit studio situé tout près de la Gare du Onze Septembre dans le quartier de Balvanera. Je n'ai encore rien pour le décorer mais la concierge de l'immeuble m'a donné un lit, une table, deux chaises ainsi que quelques ustensiles et casseroles. Je suis allée faire des courses tout à l'heure et je suis restée au moins une demi-heure dans l'épicerie du coin, ne sachant pas quoi choisir. L'épicier et sa femme semblaient d'abord méfiants de me voir errer dans les allées, puis voyant que j'étais un peu perdue, l'épicière m'a aidée à choisir. Elle et son mari sont des réfugiés roumains et les produits qu'ils vendent sont assez différents de ceux qu'on utilisait quand j'étais enfant. Ils ont rempli mon sac de soupes en conserve et de pains secs et m'ont offert un pot de cornichons de leur confection.


Samedi 5 juin 1948

J'ai été invitée hier soir chez les Leibovich (les épiciers) pour le sabbat. Quand nous eûmes fini le repas j'ai aidé Fanny (c'est son prénom et lui s'appelle Simcha) à débarrasser la table et à ranger la vaisselle alors que Simcha s'est retiré dans sa chambre. Nous nous sommes ensuite ré-assises à table et elle a soudainement fondu en larmes en me confiant qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfants et qu'elle ne trouvait aucun sens à la vie qu'elle menait ici. Elle m'a dit qu'ils étaient arrivés ensemble en Argentine après s'être connus sur un bateau qui les menait en Palestine, mais que son mari pensait qu'il y aurait plus d’opportunités dans le Nouveau Monde.

J'avoue peut-être ne pas avoir su démontrer la compassion attendue dans une telle situation. Pourquoi est-ce que je me butte toujours à ces femmes qui ne peuvent avoir d'enfants et qui se livrent à moi?


Lundi 7 juin 1948

Quelle ne fut pas ma surprise tout à l'heure quand je suis allée à l'épicerie des Leibovich pour les remercier de leur invitation! Il n'y avait personne dans le magasin quand je suis entrée, puis monsieur Leibovich est sorti d'une trappe menant à la cave pensant que j'étais une cliente. En voyant que ce n'était que moi, il m'a demandé si je pouvais rester quelques minutes dans le magasin alors qu'il terminait de mettre les cornichons en pot. C'est là qu'il m'a demandé d'aller dans l'arrière-boutique et de lui descendre une caisse de pectine. En regardant sur l'étagère, je suis restée figée quand j'ai reconnu la marque Opekta sur les bouteilles de pectine. Tout à coup, je me sui retrouvée il y a 4 ans, rue Prinsengracht. C'est la voix de monsieur Leibovich, qui m'a ramenée sur terre ou plutôt ici, à Buenos Aires, en 1948. Il a dû me trouver bien étrange, là, immobile devant une caisse de bouteilles de pectine. Je suis repartie sans attendre le retour de Fanny.


Mardi 8 juin 1948

Le travail à la revue commence à me plaire et je m'intègre de plus en plus au groupe. Inés est un véritable boute-en-train; je m'étais vraiment trompée à son sujet. Contrairement aux autres qui ont tous une attitude compassionnelle, je sens qu'elle agit avec moi comme une vraie copine, bien que nous ne nous connaissions presque pas et qu'elle a presque dix ans de plus que moi. Malgré ma timidité, je tente de lui faire comprendre que je l'aime bien et que j'attends toujours avidement son passage à la revue.

Aujourd'hui, elle est arrivée avec des moustaches dessinée sous son nez. Elle est entrée en coup de vent, a déposé ses corrections sur le bureau d'Aldana en nous disant bonjour, puis au revoir, sans plus.


Samedi 12 juin 1948

Chère K,

Je suis seule avec toi ce soir pour fêter mes dix-neuf ans. Je pense à papa et maman. Peu à peu les traits de leurs visages s'embrouillent dans mon esprit.

Hier, je suis de nouveau allée chez les Leibovich pour le sabbat. Fanny semble vouloir m'adopter bien qu'elle soit sûrement trop jeune pour être ma mère. Il est évident que son mari lui a raconté l'épisode de mon absence dans l'arrière-boutique la semaine dernière, car elle n'a cessé de me poser toutes sortes de questions. Comme à mon habitude, et même si je pourrais leur faire confiance, je suis restée évasive en disant que mes parents allaient bientôt revenir d'un long voyage. Comme Fanny et son mari sont eux aussi de nouveaux immigrants, ils n'ont pas remarqué mon accent en espagnol. Ensemble nous parlons le yiddish.

Ils m'ont à nouveau invitée pour vendredi prochain et je n'ai pu refuser. Bien que j'apprécie leur gentillesse, je ne voudrais pas que ces repas du sabbat chez eux deviennent une obligation.


Lundi 21 juin 1948

Aujourd'hui, c'était jour de congé national sauf pour nous à la revue. Les dernières pages de la prochaine édition doivent être livrées à l'imprimerie dans deux jours et Gustavo a même passé le dimanche à son poste pour terminer la mise en page. Inés a remis ses dernières corrections en toute fin d'après-midi, ce qui ne semblait pas faire l'affaire de Gustavo. Nous avons quand même bien fini la journée en partageant la bouteille de vin qu'elle avait apportée pour se faire pardonner.

La vie à la revue me fait de plus en plus penser à notre entreprise d'Amsterdam, bien que, comme directeur, papa fût bien différent de Madame Victoria et que nous produisions alors de la pectine et non des idées. Je sens ici un esprit de famille, qui certes s'estompe dès que l'on quitte le cadre du travail, mais où chacun a sa place. Inés dit qu'elle m’emmènera magasiner dès que les robes de printemps seront dans les vitrines. Elle a dû deviner que je suis seule ici et séparée des miens, ou peut-être trouve-t-elle ridicule ma façon de m'habiller.


Lundi 2 août 1948

Voilà maintenant quatre ans que nous avons quitté l'Annexe. Tous les jours je pense aux autres.

J'ai terminé le stage à la revue vendredi et j'ai commencé aujourd'hui un travail pour le moins singulier. Je fais la lecture à un homme presque aveugle. Il est écrivain et je pense qu'il avait bien apprécié mes commentaires à propos de sa dernière nouvelle. Je ne comprends pas que son choix se soit arrêté sur moi quand il existe sûrement des dizaines de lectrices plus qualifiées que moi en espagnol. Aujourd'hui, par contre, il m'a demandé de lui faire la lecture d'une édition de la semaine dernière du New York Times, en plus des journaux argentins du jour.

Aussi, chère K, comme tu le remarqueras à sa douce caresse quand il dépose son encre sur ta peau blanche, j'utilise maintenant une toute nouvelle plume. Il s'agit d'un Birome* et ça glisse sur le papier quand on écrit. C'est le cadeau de départ que Gustavo m'a fait. Quel chic type.

*ndlr. Premier stylo à bille breveté et manufacturé en Argentine par les frères Biro.


Vendredi 6 août 1948

Chère K,

Moi qui pensais reprendre un rythme d'écriture plus régulier maintenant que le stage à la revue est terminé, voilà que tout mon temps est accaparé par mon emploi au service de Monsieur. Outre la lecture, qui consiste à éplucher les journaux anglais, américains et argentins, et la transcription de ses pensées embrouillées, je dois désormais préparer le maté* de Monsieur. Sans rien y voir, bien que je croie qu'il triche, car je l'ai vu me reluquer ce matin, il m'instruit sur l'art de la préparation de ce breuvage qui, est en quelque sorte une herbe cultivée jadis par les indiens d'Argentine et que ces messieurs ingurgitent à longueur de journée. Pour ma part, je trouve cette infusion imbuvable et j'y vois peut-être même la source de la déroute des argentins.

Ce weekend, je serai libre, car Monsieur reste chez lui, où sa maman sera. J'imagine que, tant que je ne préparerai pas le maté comme “Maman”, je n'aurai pas l'estime de Monsieur. Inés m'a invitée à voir un film italien demain. J'ai toujours aimé la tonalité de cette langue, que je sens beaucoup plus près de mon âme que le hollandais, l'allemand, le yiddish ou même l'hébreu. Une chose est sûre, c'est que ça me distraira de l'esprit torturé de Monsieur.

Anne M.F.

*ndlr. Infusion stimulante populaire en Amérique du Sud


Samedi 7 août 1948

Roma, città aperta. C'est le titre du film que nous avons vu ce soir. Je ne parviens pas à fermer les yeux tant les images de cette guerre me hantent. De la fenêtre de l'Annexe, au son des tirs et de la BBC, la guerre était pour nous une expérience claustrophobique et introspective. Dans ce film, j'avais l'impression de vivre le désarroi d'un peuple occupé. Comme si j'avais été dans la rue, avec eux. L'image d'une femme qui court au milieu de la foule immobile ne me quitte plus.

J'ai toujours refusé de voir les images filmées dans les camps à l'arrivée des Russes et des Alliés, comme si je ne voulais pas que la mémoire que je pourrais avoir de ces victimes s'imprègne dans ce théâtre absurde, fruit d'un laps d'humanité inculqué chez des millions de participants par je ne sais quelle fureur, comme si je ne voulais pas vivre la mort, comme si je voulais fermer les yeux et vivre ailleurs.

Anne


Mardi 10 août 1948

Ce matin, j'ai eu pour mission de passer chercher l'édition de dimanche du New York Times au bureau de l'Aeroposta Argentina. J'avais suggéré cette idée à Monsieur lors de notre premier entretien, quand je lui avais mentionné qu'à Londres, je récupérais les copies des passagers en provenance d'Amérique.

Bien qu'il y avait plusieurs nouvelles sur la politique mondiale et les Jeux Olympiques – ce qui semblait l'intéresser lors des précédentes lectures – nous nous sommes plutôt attardés sur une critique du journal intime d'un auteur qui m'était jusqu'à ce jour inconnu. Franz Kafka. Monsieur semblait tellement intrigué par la vie apparemment ennuyeuse de cet homme qu'il m'a demandé de relire l'article une deuxième fois. Il semblait entre autre intéressé par le manque d'assurance de cet auteur quant à ses écrits. Il y avait un passage où le critique semblait douter de l'état psychique de l'auteur, comme si la frontière entre fiction et réalité, telle que rapportée dans son journal, n'était pas définie, mêlant ses rêves aux faits de sa vie consciente.

De toute façon, je pourrai t'en dire plus très bientôt, car j'ai cru comprendre que Monsieur allait se procurer le livre, ce qui veut dire que j'en serai sûrement la lectrice.


Vendredi 13 août 1948

Chère K,

Voilà ma deuxième semaine au service de Monsieur complétée. Je suis maintenant passée maître dans l'art de la préparation du maté. Je me sens comme ces femmes japonaises qui, à petits pas, les yeux rivés vers le sol, vêtues de leur somptueuses robes de soie, obéissent à un rituel ancestral de servitude envers leurs maîtres. Seulement je ne suis pas japonaise, ni argentine, ni esclave, et Monsieur n'est pas mon maître. Je suis Anne, l'insolente, l’espiègle, l'effrontée.

Je crois d'ailleurs que c'est ce qui en même temps plaît et déplaît à Monsieur. Comme les femmes argentines sont exubérantes, j'ai sûrement été retenue pour mon attitude, de prime abord réservée. Monsieur devait apprécier la froideur germanique par opposition à la fouge hispanique. Mais voilà que l'autre Anne, celle qui a tenu tête à Pfeffer, riposté à Madame van Pels, désobéit à sa mère, resurgit dans le noir de Monsieur, entre deux journaux, entre deux articles, entre deux mots. Et c'est durant ces silences, quand rien ne bouge, quand seule la perception de l'imperceptible habite la pièce, que je le sens intrigué par cette Anne qu'il n'a jamais vue.

Bien à toi,

Anne M.F.


Samedi 14 août 1948

Hier soir je suis ressortie avec Inés, mais nous avons finalement décidé de ne pas aller au cinéma. Après que je l'eus rejointe à la revue, nous sommes allées nous balader dans Recoleta, par ce froid glacial. Bien que ni elle ni moi n'y ayons de famille inhumée, nous avons parcouru les allées du cimetière, jonchées de majestueux panthéons et d'obscures caveaux. Inés semble fascinée par la mort. Comme si elle était attirée par elle. Puis nous nous sommes réfugiées dans un café où des étudiants siphonnaient du maté. À la table d'à côté, deux d'entre eux jouaient une interminable partie d'échecs. Celui assis en diagonale, face à moi, me regardait à chaque fois que c'était à l'autre de jouer. Terrifiée à l'idée de croiser son regard, je fixais celui de Inés, tout en étant absorbée par la voix perçante du joueur d'échecs.


Jeudi 19 août 1948

Nous avons reçu la traduction anglaise de la première partie du Journal de Franz Kafka, dont j'ai lu aujourd'hui les cinquante premières pages à Monsieur. Si je croyais Monsieur secrètement torturé, Kafka, lui, l'est ouvertement. Je crois que c'est un trait juif, de ne pas avoir peur du ridicule, de s'exposer, contrairement aux chrétiens qui, eux, comme Monsieur, sont prisonniers d'une série de codes de bienséance.

Une fois mon travail terminé, et contrairement à son habitude, Monsieur m'a rejoint à la porte tenant un livre à la main: La Metamorposis de Franz Kafka justement. Je trouve un peu ridicule de lire un auteur allemand en espagnol. Devant mon air perplexe, lui, peut-être un peu vexé, il a gardé le livre en main et m'a indiqué l'adresse d'une librairie allemande sur Reconquista où je pourrai peut-être me procurer la version originale.


Vendredi 20 août 1948

Je suis allée jusqu'à la librairie allemande pour voir si j'y trouverais Die Verwandlung. Ayant peur d'avoir vexé Monsieur, il me faut maintenant, à tout le moins, ne pas lui apparaître désintéressée. À ma grande surprise il n'y avait aucun livre de Kafka. Le libraire, un homme d'une quarantaine d'années, m'a demandé d'où je venais, car il avait de la difficulté à identifier mon accent en allemand. Le sien était terrible, probablement bavarois, comme s'en moquait si souvent Pfeffer. J'ai hésité, puis je lui ai dit que mes parents venaient de Frankfort et avaient émigré en Argentine bien avant la guerre et que j'avais appris l'allemand à la maison. Je ne sais pas pourquoi j'ai senti le besoin de mentir. Il y a bien toujours un questionnement sous-jacent à chaque fois que l'on croise une personne qui parle allemand dans ce pays. Après-tout, j'ai appris que l'épave que m'avait pointée Quichotte en face de Montevideo était bien celle d'un navire de guerre allemand qui avait été sabordé par son capitaine et que ces milles marins s'étaient dispersés en Argentine. Ce libraire à bien plus une tête de marin que de libraire.


Samedi 21 août 1948

Je suis allée chercher Inés un peu trop tôt hier après-midi et elle relisait encore quelques dernières corrections avant la mise en page. Madame Victoria, qui m'a aperçue devant la porte, m'a invitée à entrer dans son bureau pour l'attendre. Là, elle m'a subtilement bombardée de questions sur Monsieur. Cette situation m'a mise mal à l'aise, car bien que ce soit grâce à elle que je travaille maintenant chez Monsieur, je sens qu'il s'ouvre de plus en plus à moi et je ne voudrais pas trahir cette confiance. Inés m'a révélé que Madame Victoria avait un amant secret, mais je ne pense pas que Monsieur soit le type d'homme qui l'attire. Peut-être a-t-elle peur de perdre son emprise sur lui maintenant qu'il ne vient plus à la revue.

Toujours est-il que nous sommes encore allées nous balader dans Recoleta. J'ai accepté de bifurquer à nouveau par le cimetière pour faire plaisir à Inés, mais toutes ces tombes me donnent le vertige. Nous sommes ensuite retournées au même café que la semaine dernière et cette fois Inés a insisté pour que je boive du maté. J'ai aspiré quelques gorgées de sa bombilla* pour lui faire plaisir. J'avais l'impression de boire un mauvais thé qu'on aurait laissé infuser toute la journée. Nous sommes restées moins d'une heure, car Inés voulait aller au cinéma. Il y avait bien quelques étudiants qui jouaient aux échecs mais pas de traces du joueur à la voix perçante. Nous avons couru pour arriver au film qui venait à peine de commencer. La luz es para todos était le titre du film en espagnol.

Inés est une très bonne amie. Parfois j'aimerais être comme elle. Belle, grande, forte. Pendant le film nous nous sommes tenu la main. Je n'avais pas pris la main d'une copine depuis l'école Montessori.

*ndlr. Contenant utilisé en Amérique du Sud pour consommer le maté avec une paille de métal.


Mardi 24 août 1948

Chère K,

C'est aujourd'hui l'anniversaire de Monsieur et j'ai été libérée plus tôt. Il fait encore froid, mais déjà on peut sentir les premiers signes du printemps. Je suis retournée dans Recoleta et comme Inés était encore au travail, j'ai pu éviter le cimetière et je suis allée directement à notre café. J'hésitais à entrer et me suis postée de l'autre côté de la rue pour voir si j'apercevais le joueur d'échecs à travers la vitre. Je suis restée là, immobile sur le trottoir pendant dix bonnes minutes quand une voix m'a fait sursauter. Elle était arrivée de nulle part et m'a demandé si je savais jouer aux échecs. J'ai eu l'air d'une sotte en lui répondant que non; que j'attendais mon amie. Il s'est présenté en me serrant la main assez fermement, puis il a traversé la rue pour entrer dans le café. Je suis restée les dix minutes suivantes plantée sur le trottoir en faisant semblant d'attendre Inés, ne sachant pas si je devais aller lui dire que je devais partir. J'avais même inventé un mensonge où je lui demandais de passer un message à Inés: qu'elle me rejoigne chez moi ce soir. Je suis finalement partie, ne trouvant ni le courage de mentir ni celui de me dévoiler.


Mercredi 25 août 1948

"Soy Ernesto". Je n'ai pu libérer mon esprit de sa voix et de son nom même une seule seconde depuis hier. Toute la journée j'ai hésité mais je n'ai pas trouvé le courage de retourner au café. Que pourrais-je lui dire. De quoi allons-nous parler. Vais-je bafouiller en espagnol? Peut-être ne s'intéresse-t-il pas à moi et qu'il cherchait tout simplement un compagnon de jeu? Peut-être pourrais-je apprendre les échecs? Aujourd'hui, j'ai même repéré un jeu sur une étagère de Monsieur, mais je n'ai pas eu l'occasion de lui demander de m'apprendre à jouer. De toute façon, ç'aurait été difficile; il n'y voit rien. Inés, elle, ne semble pas du tout avoir le caractère requis pour ce type d'activité.

— Bonjour, j'ai oublié de me présenter. Je m'appelle Anne et j'aimerais que vous m'appreniez à jouer aux échecs.

— Bonjour, je m'appelle Anne, je suis incapable de boire du maté. Voulez-vous venir vous promener avec moi sans savoir de quoi parler?

— Bonjour, je m'appelle Anne Frank, je n'ai plus embrassé un garçon depuis l’âge de quatorze ans et j'en ai maintenant dix-neuf.


Jeudi 26 août 1948

Nous avons convenu avec Inés d'aller au café demain dès qu'elle aurait rendu ses corrections. Encore une journée pour me préparer. Peut-être qu'il ne me reconnaîtra même pas. Peut-être qu'il ne s'intéressera pas à une petite étrangère et qu'il préfère les argentines à la voix rauque. Samedi 28 août 1948

Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime. Je l'aime.

Merci Kit d'être là pour m'écouter.

Anne


Lundi 30 août 1948

J'ai finalement obtenu une copie originale de La métamorphose de Kafka. J'avais mentionné à Monsieur que la librairie allemande n'en tenait pas et aujourd’hui, le livre m'attendait sur la table du salon. Fait étrange, le livre comporte des dizaines d'annotations, vraisemblablement de la main de Monsieur. Si tel est le cas, pourquoi ne m'aurait-il pas remis cette version dès le premier jour. Je vais entamer la lecture demain et je vais me donner pour objectif de terminer le livre d'ici vendredi.


Samedi 4 septembre 1948

Nous avons passé le plus bel après-midi du monde. Après sa partie d'échecs, qui a encore duré une éternité, Ernesto s'est joint à nous. Il avait tellement de choses à raconter que je n'ai presque pas pu placer un mot. À peine une demi-heure plus tard, Inés nous a fait la surprise de s'éclipser en me faisant un clin d'œil qu'Ernesto n'a heureusement pas remarqué. Nous avons passé le reste de l'après-midi à discuter jusqu'à ce qu'il doive retourner se plonger le nez dans ses manuels.

Il vit chez ses parents avec trois sœurs et un frère et devrait devenir médecin d'ici deux ans. Sa vie semble tellement programmée que je n'ose lui parler de mes errances de peur qu'il ne me trouve trop extravagante. En nous quittant, nous nous sommes embrassés sur la joue, rapidement. Comme si l'on se connaissait depuis longtemps. Je me sentais comme sa petite sœur. L'image de ses yeux qui scintillent et le son de sa voix douce me tiendront compagnie toute la semaine. Nous avons convenu de nous retrouver vendredi prochain au café.


Lundi 6 septembre 1948

Monsieur m'a dit qu'il avait entendu à la BBC que la reine Wilhelmina avait abdiqué aujourd'hui. Je pense que Miep doit être triste, elle qui la vénérait tellement, des fois même un peu exagérément selon papa. C'est évidemment la princesse Juliana qui va lui succéder. Je me sens de plus en plus loin d'Amsterdam, de mon enfance, de l'Annexe. Comme si un voile opaque aurait été jeté sur mon passé.

Inés est venue me rendre visite hier matin. Elle était étonnée par la simplicité de ma chambre, par l'absence de photos de ma famille, d'objets en général. Nous sommes restées toute la journée étendues sur mon lit à bavarder comme des sœurs. Elle est beaucoup plus âgée que moi mais nous sommes très proches l'une de l'autre et je lui fais entièrement confiance. Par contre, je ne lui ai rien dit sur moi, sauf évidemment les détails de tout ce qui s'est passé après son départ du café vendredi. Elle dit que je suis amoureuse et qu'il l'est certainement aussi.


Jeudi 9 septembre 1948

Inés insiste pour que j'aille seule au café demain. Je conviens que c'est une bonne idée, mais je suis terrifiée à l'idée de ne pas savoir de quoi parler avec Ernesto, de rester en silence et qu'il me trouve ennuyante.

Je t'en donne des nouvelles demain.

Anne


Dimanche 12 septembre 1948

J'ai dormi quatorze heures de suite. En me réveillant, je ne savais même plus si c'était le jour où la nuit. Ernesto est reparti chez lui tard hier après-midi pour dîner avec sa famille et je me suis endormie comme une souche. Nous avions discuté toute la nuit de tout et de rien. J'avais tellement envie qu'il me prenne dans ses bras et qu'il m'embrasse passionnément, mais il est resté là, assis, puis debout à me tourner autour, me guignant au passage, à me parler de ses prouesses au rugby. Il a un an de plus que moi mais il est bien moins mature. Peut-être parce que c'est un garçon. Peut-être parce qu'il vit encore avec sa famille ou peut-être est-ce moi qui suis devenue adulte trop rapidement. Je me donne pour mission d'en faire un homme. Ou plutôt, de lui donner quelques notions de la vie à l'extérieur du rugby et de la faculté de médecine, car pour rien au monde je ne voudrais qu'il perde son côté enfantin. C'est cette ouverture à des possibilités infinies que je trouve intrigante chez lui. Contrairement à ma perpétuelle fuite, je sens en lui une saine retenue, comme s'il mûrissait tranquillement.


Lundi 13 septembre 1948

Inés s'est endormie ici tellement nous avons discuté tard hier soir. Elle est vraiment intriguée par mon histoire avec Ernesto. On dirait presque qu'elle me pousse à aller plus vite que je ne le souhaite, à sauter des étapes que, de mon côté, je préfère prolonger. Parfois je la sens comme un alter ego, comme celle que j'aurais pu être si j'étais née en Argentine, si je n'avais pas été ce que je suis. D'un autre côté, pourquoi s'acharne-t-elle à vouloir vivre ma vie, à me diriger. Ce matin, quand je me suis réveillée et que mes yeux étaient encore mi-clos, je l'ai surprise à me regarder en me caressant les cheveux. Je suis restée dans cet état pendant de longues minutes, absorbant la douceur qu'elle me procurait, celle que je ne reçois plus de papa, de maman ou de Margot.


Jeudi 16 septembre 1948

Je suis passée à l'épicerie ce soir et Fanny a insisté pour que j'aille chez eux demain pour le sabbat. Comme j'ai réussi à m'en tirer depuis plus d'un mois, je n'ai pas pu refuser l'invitation. De toute façon, je n'ai plus à garder mes vendredis après-midi pour Ernesto, car nous avons convenu de nous voir dimanche après son match de rugby.


Lundi 20 septembre 1948

Chère K,

Nous nous sommes tenus par la main presque tout le long du chemin de retour. Nous arrivions à l'avenue Pueyrredón quand, en la traversant, il m'a pris la main pour que nous nous faufilions entre les voitures circulant dans tous les sens. Puis il m'a souri et ne l'a plus lâchée. Je ne sais pas si les frissons que j'ai ressentis provenaient du danger que nous courions ou de la chaleur de sa paume caressant soudainement la mienne.

J'étais encore rouge de honte de l'avoir humilié devant ses coéquipiers. Ce n'était pas un match de rugby mais bien un match de football auquel je venais d'assister. Quelle gourde. Il m'a gentiment corrigée, après un éclat de rire général, puis je leur ai demandé la différence entre les deux sports.

En arrivant à la station du subte près de chez moi, il s'est engouffré dans la bouche du métro en me lançant un baiser depuis les escaliers. Nous nous sommes promis de nous revoir demain.

Bonne nuit à toi K, et à toi Ernesto mon amour.

Anne


Mardi 21 septembre 1948

Aujourd'hui, j'ai fait la lecture avec un auditeur improvisé. J'avais rendez-vous avec Ernesto à la sortie de la faculté de médecine et nous sommes allés nous promener dans le quartier. Les derniers bourgeons ont éclos ces derniers jours et la ville qui était encore terne la semaine dernière fleurit maintenant jusque dans l'âme de ses habitants. Ernesto, qui me dit être impressionné par ma connaissance de langues, m'a demandé de lui lire le New York Times que j'apportais à Monsieur, ce que j'ai fait, en traduisant chaque phrase après les avoir lues en anglais.

Il y a quelques jours, l'émissaire des Nations unies en Palestine a été tué dans un attentat à Jérusalem. J'avais bien lu à Monsieur des bribes de cette nouvelle dans les journaux argentins d'hier, mais quand il s'agit de choses sérieuses qui se passent hors du continent sud-américain, il ne se fie qu'à l’impartialité de la presse anglo-américaine.

Contrairement à Monsieur, Ernesto est un auditeur agité, qui ne semble aucunement s'intéresser aux choses du monde et se demande plutôt pourquoi le nouveau film Hamlet, qui sera présenté dès la fin du mois à New York, ne sortira ici que dans un an ou deux. Il m'a dit que, si le journal du dimanche pouvait nous parvenir en deux jours, un film devrait pouvoir faire le trajet dans des temps relativement similaires. Juste, non?

Tout au long de ma lecture, bien qu'il suivait attentivement, il ne cessait de me dévisager –je le voyais bien du coin de l'œil– ce qui me gênait terriblement.


Mercredi 22 septembre 1948

Après seulement deux articles de première page, Monsieur a fermé le journal que je tenais face à lui et m'a remis une liasse de feuilles qu'il avait écrites ces derniers jours. Sa cécité progressive lui donne, à lui et à ses écrits, une dimension immatérielle dans laquelle seul lui et les fantômes de son imaginaire, se retrouvent. Le clivage qui existe entre ce monde ancestral, surnaturel, et le volume d'articles d'actualité qu'il enregistre quotidiennement semble presque dénoter une double personnalité.

Aujourd'hui, il m'a demandé ce que j'avais pensé de La métamorphose. J'étais si intimidée d'émettre une opinion que je lui ai simplement répondu que, comme je venais de terminer ma lecture, il me faudrait encore quelques jours pour que mes impressions se clarifient et que je puisse les énoncer intelligemment. En réalité, j'ai terminé le livre en quelques jours il y a presque un mois mais à l'idée que lui l'ai non seulement lu, mais surtout épluché dans sa version originale comme il l'a fait, à en juger par toutes ses annotations, je suis terrorisée.


Jeudi 30 septembre 1948

Voilà plus d'une semaine que je suis sans nouvelles d'Ernesto. Comme c'est bientôt la fin de l'année ici et que je sais qu'il doit être occupé à étudier, je préfère ne pas le déranger avec mes préoccupations frivoles. Je reste prostrée à ma table le soir venu, imaginant ma vie avec lui, moi, Anne, femme de médecin. C'est comme si l’exiguïté de ma chambre me procurait un certain réconfort, me permettant de m'évader dans mes pensées.


Mardi 3 octobre 1948

Inés et moi avons passé l'après-midi à nous balader à bicyclette. Nous avons bien rigolé. Nous marchions sans but précis face au parc près de la gare quand trois hommes s'afférant à réparer des bicyclettes nous ont sifflées. Seule, j'aurais passé mon chemin, prétendant que les sifflements ne m'étaient pas adressés, ce qui en l’occurrence aurait sûrement été le cas, mais Inés, elle, s'est retournée, sourire aux lèvres, à ma plus grande gêne d'ailleurs, et s'est mise à narguer nos courtisans. Après quelques échanges un peu grivois de leur part, la conversation a vite tourné autour de détails sur les engrenages de type cambios internos, dont le fonctionnement ne semblait aucunement échapper à Inés, au grand étonnement des trois mécaniciens. Dix minutes plus tard, nous enfourchions nos deux montures pour une escapade qui dépassa de quelques heures le tour de quinze minutes qu'on nous avait accordé.

Ça faisait bien trois ans que je n'avais pas pédalé et, avant ça, au moins trois ans encore. Mais je n'ai rien perdu de mon agilité et j'ai même impressionné Inés par mon endurance.

Les grivoiseries du matin ont vite tourné aux insultes quand nous sommes revenues au stand à bicyclette où le plus jeune des mécaniciens avait été forcé de rester pour nous attendre. Mon vocabulaire porteño* s'est du coup enrichi de quelques mots qualifiants notre gente, mais j'avoue être restée encore plus surprise par l'élégance avec laquelle Inés réussit à désamorcer la situation. À Amsterdam, un tel retard, s'il s'était produit, ne se serait pas soldé avec autant de compréhension.

*ndlr. Habitants de Buenos Aires


Lundi 4 octobre 1948

J'ai fait un rêve étrange. Margot et moi roulions à bicyclette par une aube brumeuse. Nous étions poursuivies par un phare aveuglant qui s'approchait de plus en plus de nous et au moment où il nous a atteintes, nous nous sommes retrouvées étendues au sol, la lumière du phare jaillissant par les fentes du plancher. J'avais froid et tout mon corps me démangeait. Il faut que j'écrive à Margot. Elle me manque.


Jeudi 7 octobre 1948

Si je retourne au café et qu'il est assis avec une autre fille, qu'est-ce que j'invente? Que je passais dans le coin et que j'ai eu une soudaine envie de boire un maté? Ou je l'épie depuis l'autre côté de la rue? Si j'entre et qu'il joue aux échecs avec un de ses ami et m'ignore, ou me salue au passage et continue de jouer, qu'est-ce que je fais? Je m'assois seule à une table et je commande un maté! Non, j'envoie Inés en éclaireuse. Elle qui me pousse à aller plus loin.

Je pense que je vais plutôt rester ici et aller chez les Leibovich pour le sabbat. Eux qui insistent maintenant pour me présenter le fils d'un de leurs fournisseurs. Peut-être est-ce mon destin. Rester parmi les miens. Me marier à un commerçant et faire des enfants au plus vite.


Samedi 9 octobre 1948

C'est la plus belle lettre que je n'ai jamais reçue. Je l'aime et maintenant j'en suis persuadée, il m'aime aussi. Comment sinon écrire un si passionnant plaidoyer. Il était parti à Cordoba, une province au centre du pays, avec son père pour y régler des affaires de famille. Ne connaissant pas mon adresse postale, il m'a écrit tous les jours quelques lignes et a déposé la longue lettre sous ma porte hier. En voyant l'enveloppe, j'ai eu un pincement au cœur pensant que c'était une lettre d'adieu.


Lundi 11 octobre 1948

Plus nous nous voyons, plus je sais que nous sommes fait l'un pour l'autre. C'est l'avenir qui nous unis. En me racontant ses histoires de famille, je vois bien que nous venons d'univers diamétralement opposés. Lui est issu de deux familles bien établies de la bourgeoisie argentine avec des parents modernes, oui, et sûrement plus que les miens, mais qui ne semblent aucunement se soucier des problèmes extérieurs à leur monde. Avant la guerre, notre famille était bien nantie et nous ne manquions de rien, mais papa, lui, a toujours été préoccupé par le monde qui l'entourait, par le bien-être d'autrui. Je sens chez Ernesto une ouverture en ce sens, c'est ce qui nous unis, et je vais la cultiver en lui.


Samedi 16 octobre 1948

Nous nous sommes vus presque tous les jours depuis son retour. Hier, Monsieur m'a même interrogée sur ma santé tant j'étais distraite pendant notre séance de lecture. Aujourd'hui, Ernesto a dû rester avec sa mère, qui semblait se plaindre de ses absences. Bien qu'il soit des plus respectueux, il me parle de ses parents d'une manière presque détachée, presque formelle. Même si, plus jeune, maman me pesait et que je la trouvais distante, j'ai toujours senti un amour inconditionnel et profond de sa part. La mère d'Ernesto semble beaucoup plus préoccupée par la bienséance et les mondanités. J'ai peur qu'elle ne m'aime pas et qu'Ernesto hésite même un jour à me la présenter. Soit, nous nous en passerons. À moins qu'il ne demeure un fils à maman. Je m'en charge.


Mercredi 20 octobre 1948

J'avais bien deviné. Sa mère ne m'aime pas. Bien qu'elle ne m'ait jamais vue. Je comprends pourquoi sont père ne veut plus d'elle. J'ai téléphoné chez lui vers huit heures ce soir, pensant que ce serait une bonne heure pour ne pas déranger, et c'est cette vieille chipie qui m'a répondu en me disant qu'il était occupé et qu'il ne pouvait pas me parler. J'étais tellement furieuse que même Inés, que j'étais allée cueillir à la revue, a eu de la peine à me contenir.

Ernesto porte le prénom de son père. J'ai l'impression que maintenant qu'elle s'est fait abandonner, sa mère voit en son fils aîné un mari par procuration. D'ailleurs, sa sœur porte, elle, le prénom de sa mère. Je ne comprends pas ces gens qui donnent leurs prénoms à leurs enfants. C'est confondant et même ambigu.


Lundi 1er novembre 1948

Samedi soir, Inés et moi sommes allées danser dans un club social de son quartier, La Boca*, vibrant au son d'un quatuor cubain qui enchainait les plus grands succès du répertoire caribéen des dernières années. Et je dois dire que nous nous sommes amusées comme des folles.

Moi, une petite amstellodamoise à sabots de bois, j'ai enseigné les nouveaux pas du Danzon à des argentins. Quelle gloire. Le chanteur du groupe m'a même montré en exemple en me désignant du haut de son estrade devant la salle bien remplie. Tellement échaudée après avoir virevolté pendant plus de deux heures, je me suis même encoublée sur le pied de mon partenaire et presque retrouvée par terre, avant que, in-extremis, il ne me rattrape et m'enlace d'un geste de tango. Même s'il avait sûrement presque l'âge de Monsieur, j'avoue que ce partenaire improvisé était bien mieux que celui d'Inés, qui lui, était chauve et moustachu. Il n'avait aucunement le rythme des noirs cubains mais il dansait avec une sensualité qui m'enivrait, au point d'en oublier complètement l'existence d'Ernesto.

Plus tard en soirée, l'atmosphère pris un tournant surréaliste quand montèrent sur scène un trio de musiciens mexicains, portant des masques peints aux traits de squelettes, sous leurs typiques chapeaux noirs. Après trois rhums mélangés avec du Coca-Cola que m'avait offert mon admirateur et que j'avais ingurgités comme des limonades, ce spectacle lugubre affecta mon état d'âme et j'empressais alors Inés de se défiler en douce, coupant court aux intentions de nos partenaires d'un soir. Nos avons tellement ri, en courant pour nous rendre à la station du subte que j'ai du m'arrêter pour faire pipi en pleine rue, entre deux voitures garées le long du trottoir.

*ndlr. Quartier populaire du port de Buenos Aires


Vendredi 5 novembre 1948

Mes visites chez Monsieur sont de plus en plus aléatoires mais j'apprécie la relation de respect mutuel qui s'est établie entre nous. J'ai un peu l'impression qu'il suce de ma jeunesse, les sucres lui procurant un certain élan, qui semble l'habiter, selon Madame Victoria, depuis mon arrivée. En revanche, même si j'ai avec lui un rapport bien différent de celui que j'entretien avec Ernesto, Inés ou même Fanny, je peux me confier à lui et ses commentaires éclairent toujours sous un jour nouveau, bien qu'en les complexifiant, les questions existentielles subjacentes à nos conversation, comme si de par la juxtaposition des mondes que son imaginaire fréquente, il pouvait percer en moi, un secret dont je ne serais, moi-même, pas tout à fait consciente. Au delà de sa cécité, j'ai même des fois l'impression qu'il ne me parle pas directement, en s'adressant a moi, mais plutôt qu'il traite avec un personnage d'une des ses nouvelles.

Il possède aussi une culture inégalée chez mes interlocuteurs. En lui mentionnant justement l'accoutrement des trois musiciens mexicains de samedi soir et du rêve étrange qui s'ensuivi, il m'appris que ces musiciens, s'appelant d'ailleurs des mariachis, portaient sûrement leurs masques funèbres pour marquer la fête des morts célébrée dans leur pays au mois de novembre.

Le rêve: Après t'avoir écris, lundi matin, je me suis assoupie, sûrement pour me remettre du rhum consommé la veille, et je ne me suis réveillée qu'en début de soirée, dans une latence onirique qui perdura de longs instants. En face de moi, les trois mariachis, avaient troqué leurs guitares pour des violons. En avançant vers eux, ma chambre devint un interminable corridor dont les murs de brique se rejoignaient au plafond formant une voûte, un tunnel. L'air joué résonnait au loin mais ne parvenait qu'à peine jusqu'à moi, ou plutôt, à papa, car c'était maintenant lui qui marchait, coiffé de son éternel chapeau de feutre brun foncé et de ses gants de cuir noir. Je me retrouvai alors face à papa qui marchait en ma direction et j'entendais la musique derrière moi. Me retournant pour m'orienter, je vis les mariachis retirant leurs masques et je découvrais nos visages, à moi, maman et Margot, les yeux fermés, comme soudés, sans même la trace de cils ou de paupières.


Lundi 30 novembre 1948

Le passé est une substance, a proclamé Monsieur, celle dont le temps serait fait. Ernesto croit plutôt que le temps est une dimension malléable, comme proposé par un scientifique, allemand je pense, avec sa théorie sur la relativité des choses.

Ces deux hommes, en fait les hommes de ma vie, ne sont pas fait pour s'entendre. Bien que tous deux issus de la même souche bourgeoise, Ernesto est bien plus pragmatique, scientifique, lumineux tandis que Monsieur est un rêveur, solitaire, sombre et presqu'égoïste. Mais dans leur différence, ils pourraient éventuellement se rejoindre, sur une ligne du temps circulaire, où le passé et l'avenir ne seraient qu'un.

Ma vie oscille entre ces deux mondes, comme le jour et la nuit, et bien que je n'entretienne un rapport amoureux qu'avec l'un, l'autre m'émeut tout autant. Des fois, je sens presque de la jalousie, chez Monsieur surtout, qui me questionne, discrètement, sur ce jeune étudiant dont je lui parle si souvent, me dit-il.


Lundi 6 décembre 1948

Inés et moi sommes retournées au club social de La Boca pour y danser, cette fois, exclusivement le Tango. Évidemment, je me suis démarquée par ma totale inaptitude à suivre les pas de mon partenaire, qui a quand même eu la patience de m'enseigner les rudiments de ce sport national. Cette fois, nous n'avons pu échapper à nos admirateurs et nous avons accepté d'accompagner ces messieurs pour aller souper dans un bistrot face au port. Le moustachu d'Inés ne semblait pas piger que nous jouions la comédie et toute la soirée, il a tenté, mais sans succès, de subtilement glisser son bras, qu'il tenait tendu sur la banquette, sur l'épaule d'Inés. Je dois dire qu'Ignacio, mon instructeur de danse, était lui bien plus discret. Déjà lors de notre première rencontre, je n'avais pas ressenti que ses mains se baladaient de manière inconvenable sur moi pendant nos étreintes, pourtant chargées de suggestions charnelles. Je n'ai rien raconté de tout ça a Ernesto, avec qui j'ai passé la journée d'hier. Ce que je ressens en dansant avec Ignacio, ne pourrait être comparé à ce que la présence, et même l'absence d'Ernesto révèlent en moi.

Vers minuit, Inés a encore une fois coupé court à notre sortie en prétextant qu'il se faisait tard et que mon père, à qui elle avait promis de me raccompagner avant minuit, allait être furieux, et que ces messieurs devaient sûrement eux aussi aller rejoindre leur femmes et leurs enfants. Décidément, je n'aurai jamais le culot d'Inés.


Samedi 25 décembre 1948

Leur odeur reste imprégnée dans les draps, dans ma chair, dans mon corps. Je pense et je rêve à elle, à lui, à nous. Mon cœur ne bat plus qu'en trois temps. De mon lit j’aperçois la lumière qui jaillit à travers un tissu décoloré atténuant son éclat. Je préfère ne pas me lever pour conserver ce baume d'amour qui enduit ma peau. Mon être entier ne se meut plus que pour retrouver cet état. Je touche et je mords leur corps absent, comme si le mien, seul, ne pouvait plus fonctionner. Je me suis levée pour relâcher quelques gouttes que mon corps me forçait à évacuer mais je ne peux demeurer quelque instant à cet air libre qui me fouette la peau. Je me réfugie sous les draps, mon sanctuaire, pour tenter d'y capter les restes d'une nuit d'amour. Je dois cesser de t'écrire car même ces quelques lignes m’éloignent de ce frissons que je veux perpétuer, pour toujours et à jamais.

Je me suis finalement levée quand la chaleur torride du jour est devenue si accablante que je ne savais plus s'il valait mieux fermer la fenêtre ou ouvrir la porte. Inés a dessiné trois cœurs entrelacés avec son rouge à lèvres sur l'évier avant de partir. J'avais aperçu son dos dans le cadre de la porte, puis j'ai refermé les yeux, mon corps blotti contre celui d'Ernesto. Puis il m'a embrassé encore et encore jusqu'à ce que je me replonge dans ce rêve et qu'il retourne rejoindre sa famille.

De ma fenêtre, que j'ai finalement ré-ouverte pour ne pas suffoquer, je regarde la rue presque déserte. C'est Noël pour certains et sabbat pour les autres.


Mardi 28 décembre 1948

Vendredi c'est la Saint-Sylvestre et il y aura une grande fête à la Villa de Madame Victoria. De la revue, seules Inés et moi sommes conviées, à part évidemment Monsieur et une horde d'auteurs et de gens de la société portègne. Ernesto et ses camarades de la faculté ont organisé une fête depuis déjà plusieurs semaines et Inés et moi y sommes aussi conviées. Inés me dit être mal à l'aise de se retrouver avec un troupeau d'étudiants de vingt ans et que nous pourrons rejoindre Ernesto après la fête chez Madame. Je suis tiraillée mais je pense qu'Inés a raison. Demain nous irons me choisir une robe chez un couturier qu'elle connait. Inés dit que je dois extérioriser ma fougue, celle qu'elle a découverte durant nos ébats de vendredi dernier.

En attendant, j'ai pour mission cette semaine de récolter tous les articles de la presse anglaise et américaine sur la guerre en Palestine. L'avancée de l'armée israélienne vers le Canal de Suez semble préoccuper autant Monsieur que les habitants du Once*.

*ndlr. Appellation populaire du quartier juif de Balvanera à Buenos Aires

Dimanche 2 janvier 1949

Je pense avoir blessé Inés en partant rejoindre Ernesto vendredi soir avant le coup de minuit. Bien que la soirée à la villa était des plus mondaines et que je me régalais à écouter toutes ces conversations plus intéressantes les unes que les autres, je ne pouvais cesser de penser à Ernesto. Ses mains, sa voix, son odeur me manquaient terriblement.

Ne sachant pas exactement où je devais me rendre, j'ai passé la fin de l'année avec le chauffeur du taxi qu'avait appelé le concierge de la villa. Nous remontions puis redescendions sans cesse la rue Alem dans le quartier de San Isidoro et nous avons finalement trouvé le lieu de la fête, qui s'avéra être l'ancienne demeure de la famille d'Ernesto, apparemment bien connue dans le quartier. Malgré la présence de plusieurs autres filles à la fête, j'ai senti qu'Ernesto était véritablement ému de me voir apparaître. La robe noire qu'Inés m'a offerte aura eu l'effet attendu. Nous avons dansé toute la nuit au rythme du Jazz des noirs américains. Les derniers invités sont partis à l'aube et Ernesto m'a pris la main pour me conduire dans une somptueuse chambre d'où l'on a regardé le soleil se lever sur le Rio de La Plata. Puis on a fait l'amour, seuls, passionnément, sans que je perde ma virginité.

Pourquoi veut-il me préserver, moi qui n'attends qu'un geste pour m'abandonner entièrement à lui.


Mardi 4 janvier 1949

J'ai vu Inés hier après-midi en passant à la revue. Elle semblait sincèrement heureuse pour moi et Ernesto. Du fait que nous nous soyons trouvés l'un l'autre et elle ne semblait aucunement offensée ou même blessée par mon départ soudain vendredi. Nous nous sommes promis d'aller au cinéma ensemble cette semaine. J'espère qu'elle ne m'en veut pas. C'est une vraie amie.


Dimanche 13 février 1949

C'est fait. Les deux hommes se sont rencontrés, pour ainsi dire, car ils se sont carrément rentrés dedans. Nous pénétrions dans la salle noire du cinéma l'Aterno, quand de la dernière rangée où nous nous apprêtions à nous assoir, pour ne pas déranger les spectateur de la séance précédentes encore en cours, surgit un homme pressé. Je n'ai rien vu, mais à la tonalité de la voix, qui lança une injure à Ernesto qui lui barrait involontairement le chemin, je reconnu Monsieur.

Voilà encore un indicateur que sa cécité est bien exagérée et que ce n'est que par caprice, qu'il se fait faire la lecture et qu'il me garde à son service.


Vendredi 25 Février 1949

Maintenant je suis la bonne de service. Après le maté, le journal, Monsieur m'envoie maintenant à la pharmacie. J'y suis passé aujourd'hui pour y récupérer la canne blanche qu'il avait commandé, après que sa maman eu tant insistée. La femme du pharmacien Madame Breslauer, avec qui je parle yiddish, m'a dit qu'il est très important que Monsieur commence dès maintenant à se déplacer avec sa canne car l'apprentissage se fera beaucoup mieux alors qu'il y voit encore plus ou moins clair que quand ce sera la nuit totale. À mon retour, Monsieur n'a même pas regardé la canne qu'il m'a demandé de la ranger dans l'armoire de l'entrée. Encore un objet inutile.


Mardi 15 mars 1949

J'ai repris du service à la revue. En arrivant chez Monsieur samedi, il m'a fait part d'un message de Madame Victoria qui demandait que je me rende à la revue dès lundi matin, ce que j'ai fait. Il se trouve qu'Aldana lui aurait annoncé vendredi, à elle et aux autres, qu'elle était enceinte et qu'elle allait cesser de travailler d'ici quelques mois. L'annonce de cette bonne nouvelle ne semble pas en avoir été une pour Madame qui, selon Gustavo, l'a remerciée sur le champ. Après huit années de service. Je n'arrive pas a comprendre qu'une femme si intelligente, si imbriquée dans notre monde, si moderne, puisse agir avec tant de froideur. Il y a quelque chose chez elle, que je perçois d'ailleurs aussi chez Monsieur, qui dénote une certaine immaturité quand aux choses de la vie. Ils sont érudits de littérature et de politique, mais quand il s'agit de questions se rapportant aux relations humaines, ils sont tous les deux des petits enfants gâtés.


Samedi 19 mars 1949

Hier après le travail, je suis restée un peu plus tard pour terminer la révision finale d'un texte à paraitre dans le prochain numéro. Gustavo avait quitté et je me suis retrouvée seule dans la grande pièce pendant que Madame travaillait dans son bureau, la porte fermée. Ne sachant pas que j'étais encore là, elle a lancé un disque de jazz sur le nouveau gramophone électronique qu'elle a reçu d'Amérique, et je devinais sa silhouette dansante à travers la vitre givrée de son bureau. Un peu gênée de la situation et ne voulant pas la confronter quand elle découvrirait ma présence, je me suis discrètement dirigée vers la porte d'entrée pour quitter les lieux et c'est juste au moment où je m'apprêtais à fermer la porte qu'elle m'a interpellée.

Elle m'a demandé si je voulais un verre de vin blanc que j'ai accepté puis nous avons longuement discuté. Je pense qu'elle voulait montrer une autre facette de sa personnalité que celle de la patronne qui terrorise ses employés. Il est vrai que je venais de la surprendre dans une situation un peu gênante et je pense qu'elle a saisi l'occasion pour s'ouvrir à moi. Nous avons parlé de plein de choses, d'elle, de moi, de Monsieur, de H et elle m'a même posé des questions presque ambigües sur mes rapports avec Inés. C'est drôle comme les gens qui se sentent coincés tentent inévitablement de trouver moyen de coincer les autres.


Dimanche 20 mars 1949

K,

J'ai oublié où je voulais en venir avec l'histoire de ma discussion avec Madame Victoria vendredi. Ce n'étais pas vraiment l'anecdote de son pas de danse avec un partenaire imaginaire, ni son ouverture un peu forcée, mais plutôt la discussion qui suivi quand après avoir terminé la bouteille de vin, nous avons parlé du regard des gens qui ont peur.

Elle m'a raconté avoir une fois perçu cette arrogance mêlée à la crainte, évoquant un procès auquel elle avait assisté, où une rangée d'hommes, tous haut gradés du Troisième Reich, étaient assis sur le banc des accusés, comme des enfants punis, appréhendant le sort que leurs réservaient les nouveaux maîtres du monde.

Mais qui sont ces hommes? Et qui sont ceux qui leurs font face? Pourquoi ressent-on absolument le besoin de juger les fautes commises, de les punir. Ne devrait-on pas suivre notre instinct. Une série de codes bien plus proches de notre nature que ces systèmes artificiels qui poussent à voler, à tuer, puis à punir les perdants, systématiquement. L'humanité est composée de meutes qui tour à tour, se terrent et terrorisent. La peur alternant avec l'arrogance.


Jeudi 31 mars 1949

Pourquoi ne me touche-t-il pas, ou si peu? Est-ce, que je ne lui plaise pas? Aurait-il une autre amante, ou deux ou trois ou quatre? Ou même un homme, avec qui il aurait une liaison secrète? A-t-il honte de moi? Inés qui est ma meilleure conseillère pour les questions liées à mon cœur, me dit que je devrais le rendre jaloux, subtilement. Lui mentionner, par exemple, mes partenaires de danse et voir comment il réagit. À vrai dire, je ne sais pas. J'ai toujours été à l'opposé de ces femmes résignées à manipuler les hommes. Plus que maman, je crois que c'est papa qui m'a instruite en ce sens, en me démontrant, non seulement qu'un homme n'est pas une bête guidée par des instincts primitifs mais aussi et surtout que, nous les femmes, et les filles, car tel était mon état en ces temps, nous sommes tout à fait les égales des garçons et des hommes et qu'aucune limite ne devraient s'imposer dans notre cheminement.

Toujours est-il que je ressens une fervente envie de me faire prendre dans les bras et qu'Ernesto préfère discuter, ce que j'apprécie d'ailleurs, de sujets, je dois dire, toujours pertinents.


Lundi 4 avril 1949

Ça n'a pas fonctionné du tout. La stratégie d'Inés fut un échec total. Ernesto n'est ni inverti, ni jaloux. Quand j'ai, subtilement, presque fémininement, évoqué la grâce de ces hommes, élégants et attentionnés, qui se pavanent sur les planchers en damier des clubs sociaux les samedi soirs, il m'a tout simplement répondu que les danseurs de tango étaient des efféminés. Peut-être que papa aussi avait tord et que les hommes, ou du moins certains, s'avèrent n'être que des brutes qui ne pensent qu'à se foncer dedans comme des cervidés, pendant que nous, les femmes attendons que leurs effluves d'hormones s'estompent en nous. Mais qu'attendons nous vraiment? D'eux et de nous même? Ces hommes qui se pavanent dans les halles de danse ne sont-ils pas l'équivalent de ces femmes en tenue suggestives qui font boire les hommes dans les sombres salons privés dont je ne peux qu'imaginer l'atmosphère derrière ces lourds rideaux de velours qui tapissent les arcades de l'avenue Vicente Lopez. Une chose est sûre et c'est que malgré tout, c'est sa droiture qui m'attire chez Ernesto, malgré son manque d'attention envers mon exaltation toute féminine. Des hommes comme Ignacio et les autres du club social ont un côté racoleur qui n'est pas ancré en moi, en ce que je pourrais qualifier de mes valeurs. Est-ce ma culture germanique, les valeurs protestantes du cadre de mon enfance encore plus que mon éducation juive? Une chose est sûre, c'est qu'en ces aspects, je me distingue radicalement d'Inés qui est en un sens beaucoup plus manipulatrice que moi, et même avec moi, dans certain cas. Je l'aime tout autant mais je ne serai, et ne voudrais jamais, être comme elle.


Samedi 11 juin 1949

Chère K,

Demain je vais avoir vingt ans et je suis toujours vierge.

Madame Victoria m'a demandé de l'accompagner à New York vers la fin de l'année. Elle croit mon anglais impeccable. C'est sûrement Monsieur qui le lui a rapporté ce mensonge. J'espère pouvoir me libérer pour rendre visite à Margot. Voilà bientôt quatre ans que nous sommes séparées.


Lundi 13 juin 1949

Monsieur, connaissant vraisemblablement la date de mon anniversaire, m'a offert un magnifique poste de radio tout neuf. Un Telefunken, comme celui que nous avions à Amsterdam, mais en plus petit et plus moderne. Made in Western Germany est écrit sur le carton que je n'ai pas encore déballé. Tout ça me ramène bien loin. L'Allemagne n'est plus. Comme si nous tentions d'effacer des siècles de culture, comme ces mêmes Allemands ont tenté de faire disparaître la nôtre, millénaire. Je ne sais pas si j'ai tant envie de m'en servir. De toute façon, le son de la radio, particulièrement cette tonalité si particulière aux ondes courtes, me transporte à un sentiment d'attente qui jamais ne se sera assouvi. L'attente d'un débarquement, de la fin de la guerre, l'attente de papa et maman.

J'ai quand même remercié Monsieur, qui pensait que cet objet saurait me tenir compagnie, dans ma solitude, qui comme la sienne, peut être très obscure.


Mardi 5 juillet 1949

Des fois, je me demande si l'hiver n'est pas plus froids ici qu'à Amsterdam. Fanny m'a prêté une couverture supplémentaire mais je n'arrive toujours pas à conserver assez de chaleur pour m'endormir.

À l'annexe, malgré des températures extérieures souvent inférieures à zéro, je pouvais toujours aller me glisser dans le lit de Margot et nous en profitions pour nous raconter nos secrets, même si souvent anodins, accumulés au cours des jours précédents.

J'ai finalement branché le poste de radio et en promenant le curseur sur la bande, j'ai syntonisé Voice of America où l'on entendait le Glen Miller Band qui jouait en direct de Paris pour célébrer la fête nationale des États-Unis.

Jeudi 4 août 1949

Voilà cinq ans jour pour jour. Je regardais devant moi, dans la pénombre brumeuse de l'aube d'Amsterdam, sans savoir tout ce que je laissais derrière, surtout mes parents que je ne reverrais plus. Cet anniversaire, jour de libération et de perte, me déchire. Mais je sais que, où qu'ils soient, ils veillent sur nous. J'aurais tant aimé que papa puisse me connaître adulte, lire à quel point je l'aimais. Que maman puisse, elle, me soutenir dans ma peine. Fanny tente bien de me procurer cette consolation maternelle, qui, maintenant que maman a disparu à jamais, me manque infiniment, mais elle est si loin de ce qu'était maman que je ne peux m'en réconforter. Et cette Celia qui ne voit en moi qu'une menace à l'avancement de son petit Ernestito.


Mardi 23 août 1949

Demain, cela fera un an que nous nous sommes rencontrés. Je doute que cette date soit ancrée dans son esprit. La serait-elle dans le mien si je ne tenais pas un journal, si je n'étais pas une fille? Serait-elle ancrée dans le sien s'il n'était encore qu'un garçon, jouant au Rugby et rentrant chez sa maman tous les soirs. Je suis bien consciente de la disparité entre nos vies. Celle d'une itinérante et celle d'un jeune homme de la société. Bien qu'à la base j'en sois aussi issue, de cette société. Maintenant, je ne suis qu'une petite juive dans les pattes du petit garçon à maman.


Dimanche 28 août 1949

Nous avons encore passé vingt-quatre heures enfermés dans ma chambre. De ces moments, je ne veux plus en sortir quand je les vis. J'y retrouve l'intimité du grenier où je me vautrais dans le torse de Peter. C'est comme si j'y retrouvais cette sécurité que je n'ai plus vécue depuis que nous avons quitté l'Annexe, où peut-être plus loin encore, quand ma mère m'a poussé hors de son ventre.

Je sais que je suis une distraction pour Ernesto, qu'il se doit de se concentrer sur ses études.


Mercredi 21 septembre 1949

Je ne m'y ferai jamais. Célébrer le printemps en automne. Avec ce renouveau arrivent finalement mes menstruations, qui me libèrent de mon renfermement et de mon angoisse. Je sais qu'il n'y a pas de cours aujourd'hui, mais Ernesto doit rattraper son retard. Je ne peux m'imposer à nouveau dans sa vie. De toute façon j'ai promis à Fanny de l'aider à épousseter tous les pots des étalages. Pour les quelques pesos qu'elle me donne. Mais c'est toujours ça de gagné si je veux rejoindre Margot en Amérique, même si la Moneda Nacional a déjà perdu plus de la moitié de sa valeur depuis mon arrivée ici. Au moins, les dollars que je pourrai retirer de la National City Bank de La Havane à New York ont, eux, gardé toute leur valeur.

K,

Je t'écris à nouveau pour te dire que j'ai reçu une lettre d'Ernesto. Il a marché jusqu'ici et comme je n'y étais pas, il m'a écrit une lettre en m'attendant sur le pas de la porte. Elle commence ainsi:

Anna,

J'ai marché tout Pueyrredón pour trouver le courage de te dire que l'on ne peut plus se voir.

et se termine par...

Comme tu me l'as appris, l'homme n'est pas l'ennemi de la femme, mais je comprends maintenant tout le sens du proverbe qui dit que l'homme est le principal ennemi de l'homme, et dans mon cas je suis mon propre ennemi.

Je t'attends, je te vois, je te sens, chaque fois que je pose un manuel, chaque fois que mon esprit s'échappe de la médecine.

Reviens-vite.

Ton Ernesto

Je l'aime et je m'enferme chez moi, dans mon être, avec toute la force qu'il me reste, pour ne pas courir vers lui et me lancer dans ses bras. Patience.

Je t'aime,

Anna


Lundi 26 septembre 1949

J'ai dû attendre deux heures au bureau de l'Aeroposta que l'édition de dimanche arrive de l'aéroport. Monsieur, à qui je ne lis plus qu'une fois par semaine, était particulièrement impatient d'entendre les détails concernant l'explosion d'une bombe atomique en URSS. Je sens que la panique s'empare de notre monde à nouveau. Les Russes sont-ils les nouveaux ennemis? Staline le nouvel Hitler? Les bombardiers russes peuvent-ils vraiment atteindre l'Amérique comme les V2 atteignaient Londres? Ici, après tout, nous sommes bien loin de tout ça. Mais Margot, elle? Devrais-je lui proposer de me rejoindre ici, plutôt que d'envisager mon exil en Amérique?

Ernesto va bientôt finir ses examens et je pourrai alors rompre cette séparation volontaire que nous nous imposons depuis un mois.


Mercredi 19 octobre 1949

Je suis finalement réglée comme une montre suisse.


Samedi 5 novembre 1949

La lune se lève au-dessus des toits de la ville et brille de son cercle parfait. Je scrute sa surface dessinée pour voir si je n'y percevrais pas le reflet du regard de papa ou de celui de maman, eux qui ont pu observer ce même phare hypnotisant lors de son passage dans leur cieux il y quelques heures à peine, ou peut-être plus loin dans le temps. Le magnétisme qu'on attribue à la lune, celui qui balance les océans, peut-il aussi enregistrer les regards, les larmes et les cris de ses fidèles, comme le font ces rubans qui enregistrent les symphonies.

Ernesto devait arriver vers dix heures pour dîner et il est bientôt minuit. Je l'attends patiemment, installée dans l'encadrement de la fenêtre. J'ai finalement pu trouver une épicerie qui n'était pas fermée à l'Abasto. La bougie que j'ai placée au centre de la table mise est presque consumée, mais je ne l'éteindrai pas.


Dimanche 6 novembre 1949

C'est fait, je suis une femme à part entière. Nous avons fait l'amour. Si ces draps souillés pouvaient laisser présager l'issue d'une scène de violence, c'est avec douceur et une larme de joie que j'ai accueilli cet instant. Ernesto m'a enlacée de tout son corps avant de briser le dernier voile qui nous séparait. J'ai ressenti une vive brûlure, puis il m'a pris la tête entre ses mains moites et son regard a traversé mon âme. Je sais que pour lui ce n'était pas la première fois, mais ce moment d'osmose entre deux êtres ne peut qu'être unique.

Plus tard

C'est décidé, je n'accompagnerai pas Madame à New York.


Mardi 8 novembre 1949

Tous les jours, tous les soirs, j'attends l'arrivée d'Ernesto qui ne vient pas. J'entends ses pas, dans l'escalier, qui montent jusqu'à ma porte, puis c'est une autre qui s'ouvre. Je le voudrais près de moi à chaque instants mais j'hésite à aller le retrouver à l'université où pire encore chez lui, de peur qu'il ne comprenne pas l'urgence de mon désir, de peur que peu à peu, il ne s'éloigne.

Ce soir, je sors avec Inés. Quelle tête elle fera quand je lui apprendrai la nouvelle.


Vendredi 18 novembre 1949

Ma montre suisse semble s'être déréglée. Inés m'a dit de ne pas m'inquiéter.


Dimanche 20 novembre 1949

Ernesto dort comme un garçon. Il est venu me retrouver après un match de Rugby et sûrement quelques bières avec ses coéquipiers. Nous avons parlé, parlé, parlé, puis fait l'amour et il s'est endormi. Son corps dégage une odeur de transpiration qui éveille en moi des sensations inattendues. Il est si beau. Je m'imagine un enfant de lui, grand, beau et fort. Nous avons parlé mais je n'ai pas pu lui évoquer mes craintes sans avoir peur de lui faire peur. Pourquoi suis-je si désemparée face à lui? J'ai toujours su confronter mes peurs et celles des autres. Pourquoi ai-je changé?


Jeudi 24 novembre 1949

Une semaine de retard. Je suis anxieuse. Fanny m'a prise dans ses bras quand je lui ai fait part de mes inquiétudes. Elle aussi tente d'être rassurante et me dit de ne pas m'en soucier, que tout peut arriver et que rien n’est certain. Puis elle m'a touché le ventre et s'est mise à pleurer. Je ne sais plus si elle pleure sur mon sort ou bien sur le sien. Pleure-t-on vraiment pour les autres?

J'attends Inés d'un instant à l'autre. Nous sortons au club social écouter un trompettiste américain accompagnant un orchestre de jazz de Montevideo. J'ai besoin de me changer les idées.


Dimanche 27 novembre 1949

Je n'ai pas su lui dire. Pourquoi perds-je tous mes moyens devant lui. Lui qui une fois l'amour terminé ne se préoccupe plus de rien. C'est lui le médecin. C'est comme s'il perdait toute sa science une fois glissée sous les draps. Est-ce que ce sera toujours comme ça, une routine après le Rugby? Dois-je m'ouvrir, lui demander plus? Suis-je la femme de sa vie comme il est l'homme de la mienne?


Dimanche 4 décembre 1949

La bougie s'est consumée intégralement. Il n'en reste rien. Plus qu'un brin de mèche carbonisée. Le souffle du jour va bientôt balayer l'attente de la nuit. Je suis seule, seule au monde.


Lundi 5 décembre 1949

Ernesto est passé en coup de vent pour s'excuser de n'avoir pu venir hier. Il m'a embrassé, il m'a dit je t'aime, puis rien. Rien. C'est le vide. Je sens qu'il s'éloigne au moment où j'aurais sans doute eu le plus besoin de sa présence.

Je garderai mon secret. De toutes façons, doit-il savoir, veut-il savoir? Si je reste, il sera mon prisonnier et je serai sa prisonnière. Est-ce ça l'amour ou pouvons-nous rester amoureux sans ne plus jamais se voir, amoureux d'un instant, figé dans l'espace?


Jeudi 8 décembre 1949

J'ai passé la journée dans le bureau de Mme Victoria pour l'aider à remplir des boites d'anciens numéros que nous apporterons avec nous. Depuis le départ d'Aldana, elle n'a pas voulu réengager une nouvelle secrétaire et n'a pas non plus suivi le système de classement que nous avions établi ensemble. Je me demande comment les numéros continuent à sortir quand règne un tel désordre au somment de la pyramide. Bien qu'en fait, cette pyramide ne soit plus maintenant composée que de trois personnes. Demain, je dois me rendre chez elle pour continuer le travail. Pourvu qu'elle ne me demande pas de classer ses bas de nylon dans ses valises.

Une chose est sure, tout ça me change les idées.

Plus tard,

Je n'arrive pas à dormir. Qu'est-ce que je fais? Suis-je condamnée à fuir éternellement pour ne pas laisser de traces matérielles de mon passage? Ernesto, Inés, Monsieur, Fanny, H, Mary, Greg... Tous ces personnages qui jalonnent ma vie en disparaissent invariablement, comme au fil d'un conte dont les pages une fois tournées deviendraient blanches, sans qu'ils ne puissent m'accompagner au delà des mers.

L'aube estivale et torride se lève pour moi une dernière fois dans cette ville qui m'aura plus que toute autre, ouverte les portes de l'amour, de la chair, de la vie. Ma chambre est toute aussi vide qu'à la première visite d'Inés, toute aussi blanche que cette nuit où Ernesto m'a si lumineusement dévoilée. Je l'abandonne sans rien toucher, sans photos, sans objets qui pourraient compromettre l'illusion de mon passage sur terre.


Samedi 10 décembre 1949

Pourquoi suis-je partie Pourquoi ai-je abandonné ce rêve qui était devenu ce qui m'était le plus cher? Je l'aime encore. Je l'aimerai toujours. Je l'ai toujours aimé.

En regardant le port de Buenos Aires se perdre à l'horizon, je ne pouvais cesser de pleurer. Notre amour était-il impossible? J'aurais tant souhaité devenir sa destinée. Sa femme. Pour la vie.

Je pars, sachant que je ne reviendrai jamais. Pour toi mon amour.


Lundi 12 décembre 1949

Je ne saurais dire si mes nausées sont dues au mal de mer ou à mon état naissant. La traversée depuis Southampton sur le Galicia avait été bien plus rude mais l'euphorie qui régnait à bord nous faisant oublier la houle. J'ai déjà du m'excuser auprès de Madame pour le déjeuner et je n'ai même pas le courage de me lever pour le dîner. Quelle chance qu'elle ai eu la bonté de me réserver une cabine où je sois seule. À l'Annexe, quand l'un ou l'autre était malade, c'était tout le groupe qui en subissait les conséquences.


Mercredi 14 décembre 1949

Nous sommes passés au large des côtes cubaines cette nuit. Le vent des tropiques a cessé de souffler et le pont est maintenant désert. Je retrouve l'hiver que j'ai quitté il y a bientôt cinq ans. À chaque repas, je me prépare à dire à Madame que je ne retournerai pas à Buenos Aires avec elle et chaque fois, je reporte cette annonce au prochain. M'en voudra-t-elle. Comment peut-elle comprendre que je ne peux revenir en arrière, sans comprendre notre amour.

Je pense à Ernesto qui vit en moi. Je ne veux plus penser.

Anne


Vendredi 16 décembre 1949

Nous sommes arrivées ce matin à l'aube. Je ne croyais pas qu'une cité si majestueuse pouvait exister. Et elle n'existe pas, d'ailleurs. Le soleil du matin qui se reflète sur les tours de Manhattan donne une image futuriste à la ville, mais dès qu'on y pénètre, on retrouve une vie bien réelle où grouillent des milliers de fourmis humaines dans un impressionnant chaos et où les catacombes laissent s'échapper une épaisse vapeur.

Notre hôtel, le Plaza, se situe face à Central Park que je scrute présentement du vingt-et-unième étage. Ici c'est l'hiver mais il n'y ai pas encore de neige. Par contre, il n'y a plus de feuilles dans les arbres, sauf quelques conifères épars. Je pense que Madame Victoria a besoin d'un peu d'intimité car elle m'a accordé "congé" pour le weekend. Un télégramme de Margot m'attendait déjà ce matin à la réception de l'hôtel m'annonçant qu'elle viendra me rejoindre à New York pour célébrer la fin de l'année. Je compte les jours. Ce soir je vais aller voir le Time Square à quelques rues d'ici.

Plus tard.

J'essaie de ne plus penser à Ernesto. J'absorbe toute l'électricité qui allume cette ville aux mille néons pour me régénérer, pour retrouver mon esprit, mon âme et mon cœur. En retournant ce soir à l'hôtel, ma montre s'est remise à l'heure. J'ai ressenti un mélange de soulagement et de tristesse. Il ne vit plus en moi. L'a-t-il un jour?


Lundi 19 décembre 1949

Une chose étrange est arrivée ce matin alors que j'attendais Madame Victoria qui terminait sa toilette. J'errais dans le petit parc adjacent à l'hôtel quand deux garçons passèrent sur le trottoir. Le plus vieux, qui devait être un peu plus jeune que moi, marchait d'un pas décidé alors que l'autre, plus jeune encore, le suivait en l'écoutant attentivement. Deux frères sûrement, d'après la ressemblance et la confiance aveugle du petit envers le plus grand. Puis en passant près de moi, le plus jeune s'arrêta et me fixa d'un regard doux, mais étonnement vide. Son grand frère, lui, continua de marcher sans me voir ni même se rendre compte que le petit s'était arrêté. Il devait avoir à peu près dix ans et me demanda mon nom. Je lui répondis et à mon tour lui demandai le sien. Allie. Puis il me sourit et couru rejoindre son frère qui avait déjà traversé l'intersection. Mon cœur s'arrêta alors brusquement et je poussai un cri détonant quand le petit Allie fut happé par une voiture, puis par une deuxième et une troisième... Seulement, rien ne semblait lui arriver. Il continua sa course comme si les voitures passaient à travers lui puis il rejoignit son frère au coin de Central Park.

L'autre chose étrange, c'est que ma a voix n'eut aucune portée quand je criai. Personne n'y porta attention, comme si elle aussi traversait l’ouïe des passants sans la faire vibrer.

Le regard hypnotisant du garçon demeura en moi toute la journée. Je n'ai rien raconté à Madame Victoria, elle qui, déjà, me trouve étourdie. Nous avons passé la journée à choisir des robes et des accessoires dans les boutiques de la Fifth Avenue. À la fin je n'y voyais plus rien et je devais être de très mauvais conseil. Avec toutes ces emplettes, il lui faudra sûrement rajouter deux coffres pour son retour.


Cahiers perdus: du 20 décembre 1949 au 30 décembre 1958


Épilogue


Mercredi 31 décembre 1958

Je ne pensais pas un jour reprendre un train. Le rythme hypnotisant des roues grinçant sur les rails me transporte dans un autre monde, un monde qui constamment m'interpelle, et duquel je m'extirpe, jour après jour, heure après heure, minute après minute. Je garde les yeux ouvert jusqu'à ne plus cligner, jusqu'à pleurer des larmes sèches.

J.D. m'attend à la gare. Nous devons célébrer la nouvelle année à Time Square. C'est une nouvelle année oui, mais surtout la conclusion de ma vingtaine où tout a défilé si vite. Je la quitte avec autant d'émotion que j'embrasse la nouvelle.

Bientôt trente ans, sans enfant, sans famille. Suis-je destinée à demeurer l'éternelle énigme, celle qui amuse et qui souffre. Vais-je trouver en J.D. une voie que je suivrais? Ou ne suis-je pour lui qu'une nouvelle distraction et n'est-il pour moi qu'un autre reflet de mon ambition.


Jeudi 1er janvier 1959

Après avoir attendu le décompte de la dernière minute de l'année à Times Square par un froid sibérien, nous nous sommes rendus à une soirée dans Greenwich Village où d'anciennes fréquentations de J.D. célébraient sous une épaisse fumée de Marijuana. Tout au long de la soirée, il est resté figé à mes côtés. Je ne savais pas si c'est ma présence qui l'incommodait ou la horde de jeunes garçons et filles qui bourdonnaient autour nous.

Ce matin, nous avons à nouveau fait l'amour en nous réveillant puis nous avons pris le petit déjeuner dans la chambre de l'hôtel. J.D. m'a appris que sa femme était à nouveau enceinte et qu'elle pouvait accoucher d'un jour à l'autre. Il est reparti chez lui après que je l'eu accompagné à la gare où je suis restée quelques minutes figée sur le quai avant d’aller errer sur la 42e rue.

Le New York Times annonce la prise de La Havane par les rebelles. Je pense à Ernesto.